Liberté surveillée, atelier de Michel Volkovitch

L'an dernier, nous avons traduit des vers classiques. Cette année, on passe au vers libre. Non pas le vers libre classique, appelé aussi vers mêlés, où le nombre de mètres est limité (exemple les Fables de La Fontaine), mais le vers libre contemporain, plus varié, tel qu'il apparaît à la fin du XIXe siècle pour s'épanouir tout au long du XXe.

Facile, le vers libre ? Oui, à première vue ; non, si l'on veut bien faire. Dans le vers classique, le mètre est donné ; ici, à chaque vers, il faut chercher le bon rythme, et l'affaire se révèle si complexe qu'avant de traduire il nous faudra une heure pour préciser les règles du jeu.

Ne pourrait-on pas, simplement, calquer l'original en reprenant le nombre de syllabes vers par vers ?

Dans la pratique, c'est rarement heureux, pour plusieurs raisons.

D'abord, les rythmes sont loin d'avoir toujours la même valeur d'une langue à l'autre. Il en est qui ont fière allure en grec, mais boitent en français, et vice versa.

Ensuite, un vers n'existe pas seul : sa longueur, sa couleur dépendent, dans une certaine mesure, de ceux qui l'entourent. Témoin ce petit quatrain dont je suscite l'écriture :

Longtemps il avança au pas,

puis il partit au galop.

Longtemps il galopa,

puis il repassa au pas.

L'heptasyllabe y paraît bref au v. 2, car précédé d'un vers plus long, et long au v.4, car il suit un vers plus court.

Ce petit quatrain nous montre également que l'effet produit par un vers est largement fonction de son rythme interne, de la répartition des coupes et des accents : le v. 2 est encore accéléré par la vivacité des deux anapestes finaux (il partit / au galop, v v — / v v —), tandis que le v. 4 est ralenti par un rythme ïambique plus calme (-passa / au pas, v — / v —).

Notons en même temps que les couleurs sonores influencent elles aussi le rythme : le v. 4, encore lui, est ralenti par le piétinement des trois [p], ainsi que par la sonorité grave du triple [a] final.

Enfin, un personnage minuscule vient compliquer encore le jeu : l'e muet. Doit-on le prononcer ou non ? En modifiant le rythme, ce phonème de rien du tout change à lui seul le caractère du vers qu'il allonge ou raccourcit.

Nous lisons un passage de Saint-John Perse où la solennité du ton impose a priori qu'on prononce l'e muet comme en poésie classique — oui mais, certaines fois, si l'on veut satisfaire l'attirance maniaque du poète pour les rythmes pairs, il convient d'élider… Puis nous passons à « Barbara » de Prévert, nettement plus proche de la prose. De fait, Reggiani, en le disant, élide presque toujours — sauf sur un mot, pourquoi celui-là ? Joseph Kosma, mettant le poème en musique superbement, fait prononcer quelques e muets, ce qui ajoute du relief à certains mots habilement choisis.

Bref, il n'y a pas de règle absolue, à nous de décider à chaque fois.

Est-il raisonnable de se pencher sur d'aussi infimes détails ? S'il est vrai que nous sommes là pour nous aiguiser les oreilles, alors oui, bien sûr.

Conclusion : s'il est bon de compter, d'analyser, il est conseillé de partir d'une vue globale du poème, dans une première approche qui sera plus sensorielle qu'analytique : il faut sentir le poème bouger, respirer — le poème est un corps vivant. On suivra sa forme générale, on reproduira les allongements, les raccourcissements, les successions de vers égaux — autrement dit, les alternances d'élans et de repos, de déséquilibre et d'équilibre, qui correspondent en français, le plus souvent mais pas toujours, aux alternances entre rythmes impairs (en mouvement, en suspens) et les rythmes pairs (carrés, posés). On n'oubliera jamais que ces variations de rythme sont là pour souligner le sens et produire de l'émotion.

 Nous traduisons enfin. J'ai choisi un poème de C.P. Cavàfis, « Une nuit ». Parce que Cavàfis est un immense poète, et que la plus grande partie de son œuvre est abondamment traduite chez nous, ce qui permet de riches études comparatives. (On peut trouver six versions différentes de ce poème sur mon site, volkovitch.com, Carnet du traducteur 2010-11, « Cavàfis au pluriel », avec des commentaires, ainsi qu'un texte sur le vers libre cavafien, « Vers plus ou moins libres », Carnet du traducteur 2012-13.)

Je lis le poème à haute voix (tout texte est avant tout un être sonore), puis je distribue le texte. Pour chaque vers, trois lignes : le texte grec ; sa transcription phonétique ; le mot-à-mot.

Le poème est court : deux strophes de six vers chacune. Je n'ai pas choisi la facilité, les vers étant presque réguliers. Pas de contrastes spectaculaires, mais de subtiles nuances. Quelle est la différence d'atmosphère entre les deux strophes ? La première plus factuelle, plus détachée, aux rythmes plus réguliers ; la seconde, chargée d'émotion, traversée de césures et d'accents imprévus. Où se trouvent les deux vers plus courts ? Pourquoi à ces endroits-là ?

Le plus beau — et le plus difficile à rendre —, c'est la toute fin, deux mots, quatre syllabes, dont le contraste rythmique avec ce qui précède est d'une force inouïe.

Sur un texte plus facile, on aurait sans doute pu commencer à traduire avant d'analyser ; ici, j'ai cru nécessaire de fournir d'abord un maximum d'indications. Trop peut-être : la traduction élaborée alors par le groupe, vers par vers, se rapprochera beaucoup de la mienne… N'ai-je pas été trop manipulateur ?

Le temps manque, hélas, pour s'attarder sur les autres traductions. De même, le second poème que j'avais préparé, de Cavàfis toujours, ne sera qu'effleuré.

Pour finir, je distribue un extrait d'un roman de Dos Passos où la prose devient soudain vers libre (dire pourquoi), plus un petit exercice pour la prochaine fois : une page en prose de Danièle Sallenave à découper en vers libres, sans rien changer au texte, afin d'en faire un poème.

Est-il besoin de préciser que ce travail minutieux sur le vers apprend aussi à bien traduire la prose ?

Le groupe s'est montré tel qu'on pouvait l'attendre : chaleureux, motivé, talentueux. On recommencerait volontiers tous les samedis.

Avant de partir, n'oublions pas de dire merci :

Qui créa pour nous l'ETL ?

Qui accueille en son castel

nos fêtes bimensuelles ?

À qui dédier, hommage solennel,

nos vers peut-être plus longs que les plus longs versets de Paul Claudel ?

Au CNL.