Rosie Pinhas-Delpuech, cours du 1er juin 2013

L'ordre de la phrase, les écarts, le rythme (suite)

Cette journée de travail se situait dans la suite du travail entamé l'an dernier, même si les stagiaires n'étaient plus les mêmes. Il s'agissait de continuer à creuser ce qui fait qu'une phrase littéraire écrite inaugure une voix inédite que nous entendons soudain et qui nous interpelle. Guidés par deux citations, l'une de V.W. et l'autre de Lacan - voir document annexe - nous avons réfléchi à partir de trois penseurs de la traduction à la littéralité de la phrase, au sens, au rythme : Antoine Berman, La Traduction et la lettre ou l'Auberge du lointain ; Henri Meschonnic, Poétique du traduire et préface à Au commencement ; Jean Bollack, Au Jour le jour et La Grèce de personne.

Pour appuyer cette réflexion en commun et par crainte de trop « théoriser », j'avais prévu dans la matinée un travail sur deux textes français : la première des six Méditations de Descartes et un passage de La Maladie de la mort de Duras (traduit en arabe par une des stagiaires). Nous n'avons pas eu le temps. Et c'est dommage. Je voulais proposer une lecture inédite, dans la littéralité, de l'écrivain Descartes, du sujet écrivant et doutant, d'une modernité indépassable. Et ce qui fonde Duras, au-delà des tics durassiens dont se sont emparés les médias.

Dans l'après-midi, nous avons travaillé dans les deux langues de traduction qui sont miennes : l'hébreu et le turc. L'hébreu d'abord, avec la traduction de deux versets bibliques scandaleusement fautifs, sur lesquels je suis tombée récemment. Et le turc, avec le grand écrivain, Yachar Kemal, et le début de sa grande épopée paysanne. Dans les deux cas, il s'agissait de montrer comment on ne peut pas faire autrement que traduire la lettre, le rythme, le mythe dans son obscure littéralité.

Le temps n'a pas suffi. Nous n'étions pas ennuyés, ni fatigués. L'invention de ces cours, les risques pris à chaque fois, l' intérêt extraordinaire des stagiaires, sont un stimulant intellectuel des plus précieux pour nous autres traducteurs.