Les derniers ateliers en date...

Séance du 1er mars: Jean-Philippe Toussaint et Emmanuèle Sandron

Une fois n'est pas coutume, nous laisserons à une blogueuse, venue nous rendre visite ce jour-là, le soin de chroniquer la visite de Jean-Philippe Toussaint à l'école (on en trouve aussi deux échos dans l'émission de Canal +, avec des extraits de l'atelier mémorable d'Emmanuèle Sandron)

Pour lire cette belle chronique sur le blog, cliquer ici:

Du Bout des Lettres

Écrire ~ Lire ~ Traduire

Séance du 8 février: Véronique Béghain et Pierre Assouline

Nous avions la chance de recevoir, le 8 février, une grande spécialiste de la traduction, Véronique Béghain, responsable du master de traduction littéraire de Bordeaux, et Pierre Assouline, romancier membre de l'Académie Goncourt, auteur du mémorable rapport sur "La condition du traducteur" (CNL, 2012).

Atelier de Véronique Béghain

Le sujet de l'atelier "un texte, des traducteurs" a été choisi pour des raisons stratégiques, au premier chef, car il permettait de faire dialoguer des traducteurs de différentes langues à partir d'un corpus de textes constitué de traductions d'un même texte par différents traducteurs. Plus fondamentalement, ce sujet permettait d'aborder la question de la traduction et de la retraduction en évacuant provisoirement celle de la "fidélité", laquelle repose sur le postulat d'un statut particulier de l'original, perçu comme intangible, figé, immobile. En partant des traductions multiples d'un texte unique, on déstabilise d'emblée l'original et on postule un "troisième texte" possible, ce texte potentiel qui s'actualise diversement dans l'original et dans ses multiples traductions.

Nous avons ainsi examiné des traductions de Virginia Woolf par Jean Talva, Magali Merle et Adolphe Haberer; de Malcolm Lowry par Stephen Spriel et Jacques Darras; de Fitzgerald par Victor Llona, Michel Viel, Jacques Tournier, Julie Wolkenstein et Philippe Jaworski, pour Gatsby le magnifique; mais aussi, pour Contes de l'âge du jazz, des traductions de Suzanne Mayoux et de Véronique Béghain; de Shakespeare par François-Victor Hugo, Pierre Leyris, Yves Bonnefoy, André Markowicz et Jean-Michel Déprats; de Jack London par Paul Gruyer et Louis Postif et par Michel Marcheteau.

Le temps est passé si vite qu'il a fallu renoncer à s'intéresser aux différentes traductions et retraductions de Tennessee Williams et de Charlotte Brontë... Une prochaine fois, peut-être...

PIERRE ASSOULINE à l'ETL

Bien connu des traducteurs littéraires pour avoir réalisé le rapport sur La condition du traducteur qui a été rendu public en mars 2011, Pierre Assouline est en quelque sorte à l'origine de la création de l'École par le CNL. Ce matin, c'est Olivier Mannoni qui joue le rôle du journaliste en interrogeant notre invité sur le monde de l'édition, la critique littéraire et l'avenir du livre en France.

En matière de critique littéraire, il faut distinguer la critique journalistique de la critique universitaire. Avec seulement quatre quotidiens nationaux publiant encore un supplément littéraire – La Croix, Le Figaro, Libération et Le Monde –, la critique littéraire disparaît peu à peu de la presse papier, cédant la place aux réseaux sociaux. Selon trois études examinées par le Forum d'Avignon, la prescription culturelle dans son ensemble repose désormais principalement sur Twitter et Facebook !

Mais lorsque critique littéraire il y a, le critique doit-il lui-même être écrivain ? Et lorsqu'il aborde la littérature étrangère, est-il préférable qu'il maîtrise la langue de l'œuvre originale, et qu'il prenne connaissance de cette dernière ? Selon Pierre Assouline, écrivains et traducteurs sont plus à même de critiquer une œuvre littéraire.

Quant à savoir où va l'édition française, nul ne peut le prédire. Familial et dynastique, ce milieu conservateur semble avoir bien du mal à se projeter dans l'avenir, entre autres en ce qui concerne le livre numérique. Or celui-ci se développera inévitablement, comme c'est déjà le cas aux États-Unis.

(Merci à Marianne Bouvier pour le compte rendu!)

23 novembre: atelier de Cécile Deniard: "Traduction de textes religieux: le diable est dans les détails"

Pour ce premier atelier littéraire avec les stagiaires de l'ETL, j'avais choisi de revenir sur un texte traduit il y a plusieurs années avec Delphine Rivet : Viens, sois Ma lumière : les écrits intimes de Mère Teresa, édités par le père Kolodiejchuk. Ce texte me permettait en effet de rappeler l'importance historique de la traduction des textes religieux dans l'histoire de la traduction tout court (avec, en toile de fond, l'éternelle tension dynamique entre traduction de la lettre et traduction de l'esprit). D'autre part, l'extrême exigence de fidélité à la lettre du texte (justement) que nous avions dû mettre en œuvre pour cette traduction avait été pour moi une expérience-limite que je souhaitais partager avec les stagiaires.

Afin de profiter de la palette des langues maîtrisées par ces derniers, je m'étais procuré les traductions espagnole, allemande et russe de l'ouvrage (l'original étant en anglais) – l'occasion de rappeler que tout livre se trouve à la croisée d'enjeux et de stratégies dont le traducteur doit avoir conscience pour éclairer ses choix de traduction : stratégie de l'éditeur (qui espère généralement vendre le plus possible d'exemplaires), qui se traduit par le choix de la couverture ou par une traduction plus ou moins accrocheuse du sous-titre (selon les langues, il s'agit des écrits « privés », « intimes » ou « secrets » de Mère Teresa) ; et stratégie de l'auteur ou en l'occurrence du compilateur des lettres de Mère Teresa. Dans ce cas précis, la cause que le père Kolodiejchuk défend est très claire : il est le postulateur de la cause de canonisation de Mère Teresa. Tout son propos (sélection des textes, commentaires) visera donc à la rapprocher des grands mystiques de l'histoire de l'Église (Saint Jean de la Croix, Sainte Thérèse d'Avila…). Le traducteur doit avoir cet arrière-plan à l'esprit ; il y est d'ailleurs aidé par les notes. Ajoutons enfin que la traduction sera lue et relue par les sœurs du centre Mère Teresa, qui surveillent de près les écrits autour de la « sainte de Calcutta » et qui imposent des consignes très strictes : grande littéralité, respect absolu des répétitions, choix d'une traduction unique pour chaque mot, même les plus courants (par exemple, « I think » se traduira systématiquement par « je pense » et jamais par « je crois », etc.) Problème : le souci de proximité avec l'original conduira souvent les sœurs à proposer des calques, voire des barbarismes... Au traducteur alors de naviguer entre ces impératifs et ces écueils pour trouver sa voie/voix.

Ces enjeux posés, nous nous attaquons enfin à la citation liminaire du livre : « If I ever become a saint ­– I will surely be one of "darkness". I will continually be absent from Heaven – to light the light of those in darkness on earth – » (qui a donné chez nous : « Si jamais je deviens sainte – je serai certainement une sainte des "ténèbres". Je serai continuellement absente du Ciel – pour allumer la lumière de ceux qui sont dans les ténèbres sur terre. ») J'avais demandé à chaque stagiaire de m'en fournir à l'avance une version française à partir de l'original ou de la langue de traduction qu'ils maîtrisaient le mieux et nous disposons donc d'un tableau synoptique avec de multiples propositions. Ceci va nous permettre de commenter les petits et grands écarts, sachant que la consigne était : soyez le plus proche possible du texte, traduisez le plus littéralement possible. Première constatation : si les versions allemande et espagnole sont restées proches de l'anglais, la version russe a pris des « libertés » considérables, qui vont jusqu'au contresens (c'est vrai pour l'ensemble du livre – sans doute le Centre Mère Teresa n'a-t-il pas pu surveiller cette version d'aussi près que les autres). Deuxième constatation : malgré la consigne de littéralité, on voit que les réflexes ont la vie dure. Trouvant le texte trop simple, trop pauvre, certains stagiaires ont ressenti le besoin d'expliciter, d'étoffer, d'éviter les répétitions... Mais justement : toute sa vie, Mère Teresa a recherché la plus grande simplicité, la plus grande pauvreté qui soient. « Simplicité » et « pauvreté » du vocabulaire n'empêchent pas qu'un texte puisse être fort, qu'il laboure profond (c'est même peut-être à cela que sert une éventuelle « lourdeur ») – et de ce cas le traducteur doit avoir l'humilité et la discipline de se mettre à son service. Nous progressons lentement dans ces quelques lignes, discutant chaque « détail » (majuscules, ponctuation, syntaxe, vocabulaire), dont chacun à son importance et dont chacun peut receler un piège…

C'est la loi du genre : le temps aura ensuite manqué pour se pencher vraiment sur les textes des lettres que j'avais envoyées aux stagiaires. Une lettre, notamment, où se dévoilent tous les tourments d'une âme qui traverse une nuit spirituelle et appelle en vain un Dieu qui ne lui est plus sensible. Je prends tout de même quelques minutes pour souligner la nécessité de conserver le mouvement du texte (qui progresse par interrogations successives jusqu'à ce que j'appellerais une résignation résolue), mais aussi les ellipses, les syncopes, les échos, les répétitions (toutes les répétitions), sans oublier le réseau lexical qui renvoie à la crucifixion… Déjà, il faut déjà clore. Et c'est, là aussi, une loi du genre : l'atelier aura été au moins aussi riche d'enseignements pour moi que les stagiaires !

21 septembre: Christophe Guias et Françoise Wuilmart

Nous avons eu le plaisir d'accueillir, le 21 septembre au matin, Christophe Guias, éditeur chez Payot, qui nous a décrit son parcours, son métier, sa manière de travailler et nous a montré une fois de plus que cette profession ne va pas sans passion et sans courage.

L'après-midi, nous recevions Françoise Wuilmart, traductrice de l'allemand, directrice du CETL de Bruxelles et du Collège européen des traducteurs de Seneffe. Voici son compte rendu de l'atelier.

Champs sémantiques et cohérence textuelle

Il m'a semblé essentiel de travailler en profondeur sur une des causes majeures de la mauvaise qualité de certaines traductions : le manque de cohérence du texte dans la langue d'arrivée. En effet, tout texte est d'abord une texture, et qui dit texture dit trame et fils de chaîne. Si un texte, s'entend ici un texte littéraire, « se tient », c'est que l'auteur l'a tricoté avec une idée de départ en tête, qu'il déroule comme un fil rouge parti de A pour aboutir à Z. Il est donc primordial que le traducteur prenne conscience de ce fil qui passe par bien des repères et assure la logique textuelle. Les connecteurs d'abord qui, mal traduits, peuvent produire un raisonnement sans queue ni tête. Ensuite l'accentuation du message phrastique : chaque segment textuel véhicule en effet un message principal entouré ou non de corollaires. Le déplacement de l'accent tonique d'une phrase risque de bousculer toute la suite logique du paragraphe. Viennent enfin le ton et la voix tu texte sur lesquels nous ne nous attardons pas puisqu'ils sortent du propos de l'atelier. Nous préférons mettre sous la loupe un ciment textuel essentiel à tout texte « écrit »: le champ sémantique, ce réseau de mots qui se font écho et se complètent pour créer telle atmosphère, produire tel effet.

Mais une traduction « cohérente » en tout point est-elle pour autant fidèle à l'original ? Bien des lecteurs de maison d'édition, qui n'ont pas accès au texte original, en sont convaincus.

Nous soumettons aux étudiants la traduction française de l'incipit d'un des plus grands romans allemands du XIXe siècle mais sans encore nommer ni l'auteur ni le titre. Il s'agit de la description de la demeure d'une grande famille bourgeoise. Le texte français, datant de 1902, est parfaitement cohérent, il remporte même les suffrages et est jugé beau et bien écrit. Donc sans doute bien traduit. Nous invitons les étudiants à y repérer les divers champs sémantiques et concluons que le choix lexical reflète en priorité la tendance artistique du contexte temporel : l'art nouveau. En effet, les verbes dynamisent la description de la même manière que les substantifs et les adjectifs évoquent le mouvement, le flux, la courbe, voire la volute décorative. Nous communiquons alors aux étudiants le propos réel de l'auteur de l'original : n'utiliser dans sa description du lieu que des morphèmes et des copules sobres et neutres empruntés à un lexique rigoureusement géométrique, l'effet général devant être celui du carcan strict et oppressant dans lequel grandira une petite fille qui en sera finalement la victime, la petite Effi Briest de Théodore Fontane. Nous invitons les étudiants à « corriger » le texte de 1902 (celui de Michel Delines) dans cette optique et le résultat se rapproche miraculeusement de la traduction remarquable et fidèle quant à elle, celle de 1942 due à André Cœuroy.

Nous offrons un second exemple de traduction dont la piètre qualité est due au nivellement des éléments formels du poème original et donc au non-respect de divers champs sémantiques. Il s'agit d'un sonnet de Heinrich Heine : Meeresstille (Buch der Lieder, Nordsee, zweiter Zyklus, IX) dont l'histoire banale ne doit toute sa valeur poétique qu'à sa forme remarquable, composée principalement de phonèmes et de rythmes. Nous constatons que l'histoire mise à plat dans la traduction française (pourtant due à la plume de Gérard de Nerval !) a spolié le texte de tous ses expédients formels à forte teneur sémantique et poétique. Nous mettons aussi en évidence dans le texte allemand un champ sémantique « subliminal », suggéré par le choix des verbes de position qui jalonnent tout le poème. Ce champ, ici aussi géométrique,  apparaît en filigranes entre les vers sous forme de réseau de lignes verticales, horizontales et obliques, créant un effet d'interférences désagréables qui contredisent à bon escient le titre du poème : Calme en mer, car le propos initial de Heine était précisément de  dénoncer  l'hypocrisie d'un calme feint par l'homme.

C.Q.F.D…

Françoise Wuilmart.

 7 septembre: Michel Volkovitch et Christophe Mileschi

Le 7 septembre était aussi le jour de la rentrée pour l'ETL. Pour se remettre en forme après l'été, l'école proposait aux stagiaires une allègre séance de décrassage dirigée par Michel Volkovitch, qui nous relate ci-dessous, outre cette séance de "gymnastique du traducteur", celle qu'il avait proposée au mois de mars. Et Christophe Mileschi leur proposait l'après-midi une séance de travail autour de sonnets un rien paillards de Bramante.

Michel Volkovitch

IMG_9399 web

La générosité manonnienne m'accordant deux séances de français encette première année, nous débutons le 9 mars.

On s'attaque d'abord à un poème de Jacques Réda, « Vue de Montparnasse », dont plusieurs mots ont été effacés ; à nous de les retrouver. L'avantage de commencer par de la poésie, rédigée qui plus est en vers classiques, c'est que par delà les problèmes de sémantique nous sommes amenés à mettre au premier plan les questions de rythme et de sonorités, bref, de musique — la partie essentielle du travail d'écriture et de traduction. C'est l'occasion de le rappeler une fois de plus : pratiquer les vers apprend au traducteur à mieux traduire en prose.

Après cette mise en jambes, ou en pieds, on passe à une page tirée du Voyage au bout de la nuit de Céline, qu'il faut traduire en français monosyllabique. Exercice intimidant, sans doute, mais nous parvenons tout de même à des solutions honorables. J'essaie de montrer en quoi nos versions, certes moins bonnes que l'original, font bien ressortir malgré tout certains aspects du texte. C'est l'occasion de réfléchir sur la longueur des mots, brefs ou longs, et sur les effets qu'on peut en tirer.

L'abondance de questions et de discussions nous ayant retardés — mais pas question d'écourter, c'est tout sauf du temps perdu —, nous avons à peine le temps de démarrer le troisième jeu au programme : les Phrases en forme de… Je propose une série de dessins très simples, dont chacun doit servir de modèle à une phrase. Cet exercice est doublement important à mes yeux. D'abord, il nous habitue à voir l'écriture, à mieux sentir la forme, l'architecture d'une phrase — le but étant toujours le même : avoir une appréhension plus concrète, plus sensorielle de la chose écrite. Ensuite, ce travail met en jeu tous les paramètres de l'écriture — rythme, sonorités, longueur des mots, syntaxe, ponctuation… — qu'on aurait dû, avec plus de temps, étudier séparément au préalable.

Commençons par le plus simple : une phrase rectiligne, sur le modèle  —————————————.  On précise ensemble le cahier des charges : syntaxe simple, un seul verbe, pas de ponctuation, pas de répétitions de mots ou de sonorités, pas de mots trop courts, mots longs bienvenus, etc. Ce qui pourrait donner, par exemple :

« Le régiment au grand complet s'étirait en file indienne le long du ruban d'asphalte qui se déroulait sans le moindre virage interminablement. »

Retrouvailles le matin de la rentrée, le 7 septembre.

On se penche d'abord sur un aspect essentiel de l'écriture, un peu négligé parfois : l'ordre des mots. Rappel d'un principe de base, en langue française du moins : garder, dans une phrase ou un paragraphe, le meilleur pour la fin. Y a-t-il des exceptions ? Il y en a toujours en traduction. Mais le problème, c'est surtout de savoir ce qui est le plus important.

De Molière (« Belle marquise, vos beaux yeux… ») à Gracq (« Le Morvan, frais, triste et vert »), je propose une série de phrases toutes faites qu'il faut analyser, puis éventuellement remanier, et quelques phrases en pièces détachées à monter dans le bon ordre — en justifiant son choix. Quel est le plus efficace : « Ce qui sinon tombe dans l'oubli » ou « Ce qui tombe sinon dans l'oubli » ? Différences infimes dira-t-on, mais une page réussie est faite de mille beaux détails.

Nouveau changement de décor : nous abordons la grammaire, élément fondamental, avec un exercice consacré aux temps verbaux. Une page d'un roman de Walter Prévost, puis un passage de Flaubert nous font voir tout ce qu'un jeu habile sur les temps peut apporter à un texte en termes de sens et d'atmosphère. Prévost, cet inconnu, nous épate avec un imparfait fort astucieux et de judicieuses phrases nominales. On reste sidéré devant les audaces du vieux Gustave, telles que « elle remarqua que la figure avait jauni, les lèvres bleuirent, le nez se pinçait, les yeux s'enfonçaient ».

Pour finir, deux Phrases en forme de… Une en pointillé, - - - - - - - - -  (monosyllabes, sonorités percussives telles que [t] ou [k]), du type « ta Katie t'a quitté, ta tactique était toc », puis une ondulatoire (rythmes réguliers, sons récurrents, voire alternés, consonnes douces, [d], [m], [v]), « la mer monotone mollement moutonne », « les vacanciers volages voguent vers les rivages où vivent de voluptueuses vahinés », phrases où l'on aimerait s'attarder mais il faut déjà, damned ! plier bagage. Les plus difficiles seront pour la prochaine séance — car on nous en promet au moins une, en seconde année, pourvu que Dieu et le ministère nous prêtent vie.

IMG_9411 web

Christophe Mileschi

Sur quelques sonnets de Donato Bramante.

Les "sonnets" de Bramante n'ont pas tous l'aspect auquel nous sommes accoutumés: certains sont "caudati", id est munis d'une "cauda", d'une queue qui rappelle (y compris étymologiquement) la "coda" de certains morceaux ou mouvements de musique, dont la mesure est variable. Mais ils ont en commun avec la forme canonique du sonnet la régularité métrique et le respect scrupuleux de la rime. Se pose alors au traducteur la question décisive de l'équilibre à trouver entre la "forme" (versification, rime) et le "sens" littéral. Un bref échange au sein du groupe nous fait opter pour le parti pris suivant: s'il faut sacrifier quelque chose, ce sera (dans des limites raisonnables, s'entend) le sens, au bénéfice de la forme. Autrement dit, on tordra un peu s'il le faut le "message" (en restant cependant dans "l'esprit" du poème) pour sauver, si l'on peut, et dans cet ordre, la métrique, le rythme et la rime.

Il faut maintenant décider du mètre. Bramante utilise l'hendécasyllabe, le vers de 11 syllabes promu dès la Divine Comédie (début du XIVe siècle) au rang de vers royal de la tradition poétique italienne, rôle qu'il conserve jusqu'au XXe siècle, et même jusqu'à nos jours. J'expose rapidement les règles de base du "décompte" des syllabes en métrique italienne (on compte les syllabes jusqu'à la dernière accentuée et on en ajoute "forfaitairement" une). A quel vers nous tenterons de faire correspondre ce vers italien en français? Le meilleur équivalent rythmique de l'hendécasyllabe est certainement le décasyllabe français (qui est peut-être son modèle). Ainsi, c'est à juste titre que Jean-Charles Vegliante a essentiellement recours au décasyllabe dans sa (remarquable) traduction de la Divine Comédie. Mais dans la tradition poétique, dans l'histoire de la versification, le meilleur équivalent de l'hendécasyllabe est sans nul doute l'alexandrin. Au temps de Bramante, en poésie française, le décasyllabe est encore couramment le vers le plus "noble", probablement majoritaire (voir Villon, qui naît 13 ans avant Bramante), mais l'alexandrin, rare jusqu'au début du XVIe siècle, commence à pointer le museau, et connaîtra bientôt le succès que l'on sait avec la Pléïade. Après un bref échange au sein du groupe, nous optons, au prix d'un léger anachronisme (de quelques décennies à peine), pour ce vers, à cause de sa musique lancinante inscrite dans l'imaginaire français, où il est désormais - comme l'hendécasyllabe en Italie - une sorte de métonymie de la poésie.

Ayant fixé nos critères de travail, nous nous lançons, à partir des traductions "littérales", au mot à mot (ou presque) réalisées en amont de l'atelier par les italianisants du groupe, dans une tentative de contraindre les mots dans le mètre choisi, en tâchant, quand nous y parvenons, de recréer des rimes.

Au terme de quelques heures de travail (qui débordent assez largement l'horaire prévu), nous avons obtenu quelques résultats encourageants, que les stagiaires sont invité-e-s à poursuivre de leur côté. Comme à chaque fois, je pense, l'écriture sous contrainte finit, paradoxalement, par donner une griserie de liberté, d'audace et d'inventivité qui réjouit le cœur et l'esprit. Une bien belle après-midi de travail collectif, qui donne - au moins à l'animateur de la séance - de l'énergie et l'envie de vingt fois sur le métier remettre son ouvrage. Merci aux stagiaires de leur engagement enthousiaste!

Christophe Mileschi

(Et voici quelques échantillons de traduction des stagiaires de l'ETL :)

Eve Duca

XIX

 

Mes jambettes voudraient pouvoir changer de peau,

Qu'on dirait gonflée par l'éléphantïasis,

Que dis-je ! On dirait qu'elle a la peste plutôt,

Car on voit des bubons pointer près du pubis.

Elle compte tant de fenêtres, de pertuis,

Qu'elle n'a plus ni feu ni même jalousies,

Bien qu'elles soient unies par maints accords écrits

Plus que Ferrare n'a dans ses impôts d'acquits.

Mes genoux sont toujours dehors sur le balcon

Admirant de Dame Blanche le froid minois,

Mais mes couilles voudraient la chaleur des charbons.

Or un échauffement vient me mettre en émoi

Suite à l'échancrure faite sous mes talons,

Telle, que mes collants semblent rire aux éclats.

Ainsi souvent je me crois

Ou chaude gioncata ou froide cicogna.

Songe, Vicomte, au remède qu'il me faudra.

Marianne Bouvier

Sonnet XVIII

Ces collants qui furent votre possession,

Bien avant qu'à Pavie nous fassions nos adieux,

Habilleront bientôt tel un filet crasseux

Celui qui ne pourvut à leur conservation.

Imaginez Seigneur une figue bien mûre,

Et vous aurez idée de leur forme pour sûr,

Quant aux œillets ma foi des lacets comparez

Aux créneaux vermoulus d'une muraille usée.

Et celui qui voudrait leurs talons détailler,

Leur aine, leurs genoux, ou bien leur entrejambe,

Sans peine noircirait montagne de cahiers.

Quant aux coutures, Dieu, qui fourmillent de poux,

Elles évoquent plutôt les hardes d'un Teuton,

Ou encor les vitraux du Dôme de Padoue.

Faut-il donc que je dise en d'autres mots les faits ?

Ils ont bien plus de trous que n'en aurait un crible,

Et le pire de tout, c'est que ma bourse est vide.

Je ne doute un instant que vous m'ayez compris,

Qu'il n'est aucun besoin d'explication plus claire.

Pourtant je vous le dis : j'en veux une autre paire.

Marta Martinez Valls

I

Sire Gaspar, après longue cheminerie,

Par les villes de Gênes, et par Nice et Savone

Par Albi, par Asti, par Acqui et Tortone

Et par tous les châteaux possédant seigneurie,

Je suis, Dieu merci, bien arrivé à Pavie,

Même si tout rôti je suis de ma personne ;

Sûr que dans ma bourse plus aucun sou ne sonne,

De monnaie éprouvant tellement pénurie.

Le bas de mon manteau s'effile en mille franges,

Pense un peu à quel point mes bottes me démangent,

Morceau par morceau, les vilaines se défont.

Quant à mon cheval, pas besoin d'une leçon,

Pour que tu l'devines : le voilà tout fripé,

De plaies couleur rubis son dos est tout chargé

Si bien que les bandits

Peut-être dois-je craindre. Or, je vais doucement,

D'ici après-demain, je serai à Milan.

Martin Danes

V

Après qu'Amour m'a plus de mille fois visé

En vain par ses projectiles depuis une archère

Il dit : En voilà un qui a un cœur de pierre

Car chaque flèche que je lui lance retombe brisée

Ne suis-je pas l'homme qui comme Phébus ai les yeux

empêchant une flèche de percer ma taille ?

Celui qui recule perd d'emblée la bataille

Avec d'autres armes faudra-t-il me défier

Alors il redescendit sur cette terre

Et par sa beauté rendue visible

Il recommença à me faire la guerre

Ici, impossible de se cacher

Il tomba vaincu au premier assaut

En m'offrant ainsi en pâture sa chair