Dieter Hornig à l'ETL - Entre les Bibles

L'ETL recevait le 17 mai dernier Dieter Hornig pour un atelier passionnant consacré, notamment, aux multiples traductions de la Bible. Merci mille fois à Marta Martinez Valls pour ce compte rendu. OM

Dieter Hornig, Les Belles Infidèles

Considéré comme le livre le plus diffusé dans le monde, la Bible est, très certainement, celui dont la traduction présente le plus d'enjeux autant d'un point de vue théologique, que littéraire, historique ou socioculturel. Si les premiers textes peuvent être datés du VIIe siècle avant Jésus-Christ (Ancien Testament), son écriture ne s'achèvera que près de mille ans plus tard (Nouveau Testament) et sa première traduction latine (à partir du texte en hébreu) devra attendre la fin du IIIe siècle après Jésus-Christ, elle sera attribuée à Saint-Jérôme (347-420). Pourtant, ce dernier n'est pas le premier à s'être attelé à une telle entreprise (et sera loin d'être le dernier). Les premières versions de l'Ancien Testament remontent à l'époque hellénistique (IIIe s. av. J.-C.) par les Septante. Mais nous pouvons distinguer plusieurs étapes essentielles dans l'histoire de la traduction de la Bible en Europe, qui pourront également être considérées comme des tournants dans l'histoire des civilisations. Parmi elles :

- aux premiers siècles de notre ère, la traduction de la Bible par les Romains (en s'aidant des textes grecs). C'est un moment-phare de l'histoire puisqu'une telle démarche signifie que les Vainqueurs reconnaissent pour la première fois la supériorité de la culture des Vaincus ;

- aux IXe-Xe siècles, les Omeyyades reprennent le flambeau à Damas et leurs traductions de textes grecs en arabe seront retraduites plus tard (XIIe et XIIe siècles) en latin lors de l'invasion de l'Al-'Andalus ;

- n'oublions pas, bien entendu, la traduction de la Bible par Luther au XVIe siècle. Non seulement, il s'appliquera à rendre le texte dans une langue « populaire » (et donc, plus accessible) mais cela lui permettra aussi de donner naissance à un nouveau courant religieux, le protestantisme ;

- les Belles Infidèles sont apparues en France un peu avant l'éclosion de la Renaissance. Elles doivent être rattachées à des noms comme Nicolas Perrot d'Ablancourt ou Joachim du Bellay ;

- au XIXe siècle, le Romantisme allemand, qui se situe à l'opposé du mouvement français. Si les traductions de la Bible connaissent un essor particulier à ce moment-là, et surtout dans le domaine germanique, c'est parce qu'avec la découverte de l'archéologie, on a commencé à considérer ce texte d'un point de vue esthétique et littéraire ;

- et enfin, au XXe siècle, après presque cent ans de vide, de nouvelles traductions de la Bible se font jour en France. Ce regain d'intérêt est surtout lié à une évolution de la recherche sur le langage et la sémiotique (Umberto Eco) ainsi qu'au développement de la pensée sur l'intelligence artificielle. L'ensemble de ces travaux permet de souligner l'extrême complexité de la traduction et reflète un changement au niveau du paysage littéraire. L'on voit ainsi apparaître de nombreux travaux comme ceux d'A. Chouraqui, H. Meschonnic et F. Boyer (liste non exhaustive). Parmi eux, ce sera H. Meschonnic qui proposera la traduction la plus audacieuse de l'ouvrage en travaillant directement sur le texte hébreu (et non plus le grec) et en insistant sur les accents dissociatifs de cette langue, en tentant une approche rythmique du texte où aucune différence ne sera faite entre la prose et la poésie.

Le rapport que nous entretenons au texte biblique permet de soulever de nombreuses questions, comme celle de notre rapport au langage et le rôle fondamental de ce livre dans la consolidation de nos propres langues.

L'une des principales difficultés de la traduction de la Bible (et de la traduction littéraire en général) est liée à l'idée que le langage nous détourne du vrai. Celle-ci est ancrée dans le mythe de Babel et sera plus amplement développée par Platon et Aristote aux IVe et Ve siècles av. J.-C. Il faut attendre les premiers textes d'Humboldt (XVIIIe siècle) pour commencer à avoir une pensée positive de la diversité des langues.

Par ailleurs, la Bible est pleine d'hapax et l'hébreu une langue très rudimentaire, avec très peu de normes grammaticales et seulement quatre couleurs. Aussi n'est-il pas étonnant de voir le même mot se transformer au fil des périodes : à titre d'exemple, pneuma signifiera aussi bien « l'esprit de Dieu » chez Louis Segond (fin du XIXe s.) qu'« un vent de Dieu » dans la Bible de Jérusalem (1961) ou « le souffle de Dieu » dans la Traduction œcuménique (1967-1968), chez H. Meschonnic (années 2000) et F. Boyer (2001). Un exemple assez éloquent en est également la traduction du verbe « voir » au quatrième verset, qui devient « considérer » dans le texte du Rabbinat français : l'accent est désormais placé sur la pensée et non plus sur la vue.

L'une des raisons pour lesquelles la traduction de la Bible suscite tant de controverses est également liée à son rôle proéminent dans la constitution des langues de même qu'au rapport que nous entretenons au texte sacré. La traduction de la Bible doit être considérée comme une particularité propre à l'Europe occidentale : le Coran ou les textes bouddhiques, pour ne citer qu'eux, n'ont pas fait l'objet de traductions et ce, pour une raison spécifique, la sacralité de ces écrits les rend « intouchables », il est donc défendu de les traduire ou de les modifier par quelque biais que ce soit. En revanche, la pratique de la traduction vers des langues vernaculaires s'est avérée fondamentale dans leur constitution de même que dans la transformation de notre pensée de la langue : les premières traductions de la Bible en français apparaissent, nous l'avons dit, au XVIe siècle. C'est un tournant dans l'histoire de France puisque c'est aussi le moment où le français devient une langue nationale (Ordonnance de Villers-Côtterets, 1539) et la campagne d'Italie menée par le roi François Ier avait provoqué dans ce monde un grand choc culturel. La découverte des merveilles de l'Antiquité avait ébloui les érudits qui avaient aussi pris part aux discussions sur la langue italienne (Dante) : un choix devenait nécessaire parmi toutes les langues vernaculaires et s'imposait, par là même, le besoin de justifier cette élection aux détriments de la langue noble par excellence (le latin). Les langues classiques étant tenues comme des modèles indépassables, la traduction de la Bible est ainsi devenue un outil primordial pour dorer ces langues dites vulgaires, qui manquaient encore, du point de vue des hommes de cette époque, du prestige susceptible de les anoblir. Si dans ses premières versions, la traduction de la Bible avait permis de fixer des normes alphabétiques et de ponctuation, d'ordre syntaxique et grammatical, son évolution, au siècle de Du Bellay et après la Querelle des Anciens et des Modernes (fin du XVIIe siècle) verra se consolider la volonté d'enrichir et de purifier une langue vernaculaire à travers la traduction (et non plus l'adaptation, comme le poète l'avait suggéré) d'une langue universelle.

Cette pratique de la traduction devrait aussi nous permettre de parler de l'analyse tétraglossique, développée par H. Godard en 1976 : pour lui, chaque individu connaît au moins 4 langues spontanément ; il s'agirait de la langue vernaculaire (appelée langue maternelle depuis le XVIIIe s.), de la langue véhiculaire (la langue que nous parlons au quotidien), de la langue référendaire (la langue littéraire et institutionnelle, de la politique et de la justice) et des langues mythiques (c'est-à-dire, les langues anciennes, comportant naturellement un caractère sacré). De même, il serait intéressant d'étudier de près les différents mouvements que la traduction de la Bible a connus en Allemagne, notamment au XIXe siècle. Il est malheureusement impossible d'approfondir notre réflexion sur ces différents points mais pour de plus amples renseignements le lecteur pourra se référer à :

- Platon, Cratyle ;

- Aristote, Rhétorique ;

- Dante, De vulgari eloquentia (1303-1304) ;

- Joachim du Bellay, Défense et illustration de la langue française (1549) ;

- H. Meschonnic, Poétique du traduire (1999) ;

et aussi (bien entendu) à toutes les traductions de la Bible.

Une bibliographie complète est disponible sur le site de la Bibliothèque publique d'information (http://www.bpi.fr/fr/les_dossiers/philosophie_religions2/la_bible_et_ses_traductions2.html) et, sur la théorie tétraglossique, on pourra consulter : http://www.brunolussato.com/archives/374-Les-quatre-langues.html

Né en Autriche, Dieter Hornig a fait des études de romanistique à Vienne et s'est beaucoup intéressé à la traductologie. Maître de conférences et enseignant du Master de traduction de l'Université Paris VIII, il a notamment traduit des textes de sciences humaines, de littérature et de théâtre, du français et de l'anglais vers l'allemand ainsi que du théâtre, des textes esthétiques et théologiques de l'allemand vers le français.