L'ETL ROUVRE SES PORTES POUR DEUX NOUVELLES ANNEES

Un partenariat CNL – Asfored

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INAUGURATION DE LA PROMOTION

2015-2016

 

Le 10 janvier, l'ETL a accueilli sa nouvelle promotion dans les locaux du Centre National du Livre, à Paris : seize jeunes traducteurs professionnels ayant déjà publié au moins une traduction, pratiquant au total une douzaine de langues. Nous les présenterons sur ce site dans les semaines qui viennent. Vous pourrez y retrouver leur bio- et bibliographie, celle des intervenants et, désormais, un résumé des ateliers rédigé et signé par l'un des stagiaires de l'École.

 

L'inauguration de cette nouvelle promotion, immédiatement après le massacre de la rédaction Charlie-Hebdo et la prise d'otage de la porte de Vincennes ne pouvait bien entendu se faire comme si de rien n'était. En ouverture de la séance, Olivier Mannoni a rappelé le rôle essentiel de la traduction dans la circulation des idées et la responsabilité qui incombait, de ce point de vue, aux traducteurs. Il a rappelé que les premières victimes de cette longue vague d'attentats dirigés contre la liberté d'expression avaient été, en 1991, le traducteur japonais de Salman Rushdie, assassiné, et son traducteur italien, grièvement blessé, tandis que les traducteurs des Versets sataniques en Europe devaient quitter leur domicile pour finir leur travail dans des lieux tenus secrets. Plus que jamais aujourd'hui, le travail des traducteurs s'inscrit dans la défense de la liberté de penser et d'écrire.

Olivier Mannoni

 

 

Un texte extrait de l'ouvrage Les Mutations du livre et de l'édition dans le monde, édité sous la direction de Jacques Michon et Jean-Yves Mollier (Presses de l'Université de Laval) a ensuite été lu – il contient, entre autres, cette phrase :

« Si tout le monde a à l'esprit les noms de ces ‘grands' traducteurs, restés célèbres pour avoir introduit dans leur pays de ‘grands' écrivains, d'autres longtemps anonymes ou invisibles, payant parfois de leur vie leur œuvre de médiateur, comme Tyndale exécuté en 1536 pour sa traduction de la Bible, ou le traducteur japonais de Salman Rushdie assassiné en juillet 1991, n'en contribuent pas moins à la circulation des idées et des œuvres. Comme tous les autres médiateurs évoqués, mais peut-être davantage qu'eux, les traducteurs portent la responsabilité de la diffusion de la pensée. »

 

Après une présentation de l'école par les responsables du CNL et de l'Asfored, nous avons reçu André Markowicz pour une séance consacrée à quelques vers du Hamlet de Shakespeare. Marie Causse, l'une des stagiaires de cette promotion nous donne, ci-dessous, le compte rendu de cette après-midi.

Nous publions en même temps que ce compte rendu le programme de l'ETL pour le premier semestre 2015. Un nombre limité de place d'auditeurs libres est ouvert pour la plupart des ateliers, après inscription auprès du directeur pédagogique de l'école : olivier.mannoni at wanadoo.fr.

Atelier du 10 janvier 2015 à l'ETL : André Markowicz sur quelques vers de Shakespeare

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MARKOWIX TRADUCTEUR

par Marie Causse

Le 10 janvier 2015, André Markowicz nous a fait le plaisir d'ouvrir la session 2015-2016 des ateliers de l'école de traduction littéraire du CNL par une réflexion autour de la traduction à partir de quelques vers tirés d'Hamlet.

J'y tiens : c'était bien une réflexion, un échange, pas un cours magistral, même si je dois avouer avoir personnellement pris une belle leçon.

André Markowicz ne voulait pas que nous prenions de notes mais étant chargée de la rédaction du compte-rendu de la rencontre, j'ai eu le droit de tricher. D'après lui, on se souvient sans peine de ce qui était important, les stagiaires étaient donc invités à se concentrer sur le moment présent.

Il a commencé par nous demander de lui résumer Hamlet. Silence dans la salle. Il y a eu quelques tentatives timides et cependant courageuses de résumer le sujet de la pièce, accueillies avec une sévérité feinte par André Markowicz qui nous invitait à plus de rigueur. Son exigence de précision nous ramenait toujours à la même question : que dit le texte ? Hors de toute considération psychologique sur les intentions ou les sentiments supposés des personnages, quelle histoire nous est racontée ?

Une fois posé que l'histoire est celle du fils du roi du Danemark dont le père mort lui est apparu en vision pour lui demander de le venger, André Markowicz nous a soumis plusieurs questions : Hamlet veut-il hériter ? Et avant cela : la question de l'héritage se pose-t-elle ? Pour y répondre il faut s'intéresser au contexte, comme c'est le cas dès que l'on traduit. Hamlet se plaint du remariage de sa mère, mais il ne se plaint pas du fait que son oncle règne, car en réalité, la question de l'héritage ne se pose pas, la royauté au Danemark n'étant pas héréditaire mais élective. De plus, Hamlet se trouvait en Ecosse, en train de faire ses études au moment de la mort de son père, ce qui indique qu'il n'avait pas l'intention de lui succéder sur le trône.

Puis André Markowicz s'est arrêté sur une question qui peut paraître anodine : quel âge a Hamlet ? Nous le pensons jeune, ce que nous disons. Oui, mais jeune comment ? Qu'est-ce qu'un homme jeune à la fin du seizième siècle ? Qu'est-ce qui, dans le texte, nous permet d'affirmer qu'Hamlet est jeune ? Cette exigence de faire passer le texte avant l'interprétation que nous pouvons en faire est une fois encore mise à profit et Markowicz nous apprend que l'on peut connaître l'âge d'Hamlet grâce à celui de Yorick, le bouffon dont le crâne est exhumé à l'Acte V. Hamlet est donc âgé d'une trentaine d'année, ce qui n'est ni vieux ni jeune, mais le milieu de la vie, nous a rappelé André Markowicz revenant au contexte. En nous penchant sur le texte, nous pouvons échapper au mythe d'un Hamlet jeune ; s'il l'est, c'est uniquement en opposition à son père.

Puis André Markowicz a fait un détour du côté de chez Astérix pour détendre un peu l'atmosphère ; évoquant une scène d'Astérix chez les Helvètes, il rappelle ce mot du légionnaire romain qui fait la planche plutôt que de traverser le lac comme lui demande son chef. Quand ce dernier le rappelle à l'ordre, il se défend : ma spécialité c'est l'infanterie, ne l'oublions pas ! Ainsi, Markowicz évoque sa spécialité à lui : la poésie.

André Markowicz nous apprend que sa rencontre avec Hamlet s'est faite à travers la traduction de Pasternak en Russe de l'œuvre de Shakespeare. Il avait été saisi par la beauté de cette traduction, et en particulier par son rythme. Le théâtre de Shakespeare est fait pour être dit et entendu, pas pour être lu, d'où l'importance du rythme.

André Markowicz insiste sur un autre point : dans Hamlet, les discours philosophiques sont en prose, genre qui n'est pas considéré comme moins noble que la rime. Le vers utilisé est le blank verse, vers blanc, ou, plus précisément, le pentamètre iambique non rimé. Chaque langue a son vers classique, qui est un code de reconnaissance entre le poète et le lecteur. Markowicz s'est alors lancé dans de gracieux ta-ta-ta-ta-ta-ta-ta pour remplacer les mots et nous donner à entendre la mélodie du vers propre à chaque langue dans lequel on entend en effet les inflexions caractéristiques tantôt du russe, tantôt de l'anglais, tantôt du français. On entend la langue derrière la forme métrique. Le blank verse est le vers du théâtre élisabéthain, comme l'alexandrin est celui du théâtre classique français. Quand Schiller fait le choix de traduire Phèdre en pentamètre iambique et non en alexandrins, c'est un choix fort. Pour Markowicz la forme c'est le fond, on ne peut séparer la métrique du discours et c'est pourquoi il a voulu traduire Shakespeare en pentamètre iambique français. C'est une façon de rejeter un certain classicisme.

Enfin, nous avons mis les mains dans le texte, en commençant par un mot-à-mot des quatre premiers vers du premier monologue d'Hamlet (Act I scène 2)

O that this too too solid flesh would melt,

Thaw, and resolve itself into a dew!

Or that the Everlasting had not fix'd

His canon 'gainst self-slaughter! O God, God!

 

Oh, si cette trop trop solide chair pouvait fondre,

Dégeler et se résoudre en une rosée

Ou si l'Eternel n'avait pas fixé

Un canon contre le massacre de soi. Ô, Dieu, Dieu !

Nous nous sommes d'abord arrêtés sur solid (solide) dont une note nous indique que dans d'autres versions du texte on trouve sullied (souillé). Il faut garder à l'esprit le caractère oral de la pièce et de sa transmission : en effet, les textes des pièces de Shakespeare n'étaient pas diffusés tant que les représentations étaient en cours. Les textes que nous avons sont des transcriptions qui peuvent être plus ou moins fidèles. L'œuvre théâtrale de Shakespeare n'était destinée ni à la lecture ni à la postérité, à la différence de ses poèmes, dont nous avons des textes précis puisque édités avec le concours de l'auteur. Dans ce cadre, le questionnement autour de solid et sullied n'a donc pas lieu d'être et peut-être peut-on plutôt chercher à rendre ces deux idées dans la traduction. Markowicz va à contre-courant de l'idée largement répandue selon laquelle en traduction il faut choisir, pour lui, la traduction est un ensemble de choses coordonnées et différentes en mouvement.

Si nous nous posons la question de ce que dit le texte dans un premier temps, il faut ensuite être capable de rendre possible une lecture du texte, de restituer des points de structure fondamentaux. C'est pour ça qu'il ne peut y avoir une seule et unique traduction. De plus, si on se replace dans le contexte de l'époque, la chair est par définition impure, et donc tout à la fois solide et souillée.

Nous nous sommes de nouveau penchés sur le texte et André Markowicz nous a fait remarquer l'assonance en « o » qui parcourt les quatre vers, comme un rappel du « O » qui ouvre le premier vers et peut signifier un regret et du « O God » vocatif qui clôt le dernier. Quant à la métrique, si nous sommes face à des blank verses, forme typique du théâtre élisabéthain, ils ont cela de particulier qu'ils mettent l'accent sur des mots que d'habitude on n'accentue pas : dans le premier vers, on mettra par exemple l'accent sur that. Le résultat est une mélodie un peu « boiteuse », décalée en tout cas, une étrangeté que l'on devra s'efforcer de restituer dans la traduction afin que le spectateur entende la question que pose la métrique.

Après une courte pause salutaire, nous avons retrouvé André Markowicz qui, revenant à son propre travail, précise : « Je suis un traducteur russe écrivant en français. J'ai commencé à seize ans et j'ai eu cette chance de ne jamais faire ce que je ne voulais pas faire. Pour moi, la forme et le fond, c'est la même chose. Si je ne peux pas traduire en vers ce qui est écrit en vers, je ne le fais pas. Ma formation est orale, non pas écrite. J'ai mis vingt-huit ans à traduire Eugène Onéguine. »

Enfin, il nous laisse une vingtaine de minutes pour nous essayer à la traduction des quatre vers déjà évoqués, en gardant à l'esprit tout ce que nous venons d'en dire. Puis lors d'un premier tour de table chacun lit sa propre version. C'est l'occasion de voir que seize traducteurs à l'œuvre livreront seize traductions différentes. Beaucoup ont tenté de se rapprocher de la forme du pentamètre iambique, certains y sont parvenus, d'autres se sont concentrés sur la recherche de l'assonance en o, d'autres encore sont restés plus près du mot-à-mot, cherchant à retranscrire en français la violence du terme self-slaughter. C'étaient là, bien sûr, des traductions imparfaites : nous n'avions que peu de temps, et j'ignore combien de mes confrères et consœurs étaient autant pétrifiés que je l'étais par le fait de savoir qu'il faudrait ensuite lire cet essai devant tout le monde. Après ce premier tour de table, nous nous sommes arrêtés sur les essais de quelques volontaires qui voulaient bien voir leur travail disséqué, afin de révéler les imperfections et les faiblesses de leur traduction, mais aussi ses points forts.

Entre références érudites à la poésie russe, réflexions sur la versification anglaise et citations tirées de la fameuse BD d'Uderzo et Goscinny, nous avons en trois heures beaucoup appris et beaucoup ri en compagnie d'André Markowicz, qui je l'espère me pardonnera le titre de ce billet en forme de clin d'œil.

Marie CAUSSE

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