L'atelier du 24 janvier 2015 : le métier de traducteur

Olivier Mannoni

par Pauline Buscail, stagiaire de la promotion 2015-2016  

En cette matinée du 24 janvier, nous avons le plaisir d'attaquer cette deuxième journée de formation par une intervention d'Olivier Mannoni portant sur le métier de traducteur ; intervention s'articulant autour de deux grandes questions : Comment fonctionne le milieu de l'édition ? Comment y entrer et (surtout) y rester ?

Olivier Mannoni commence cet atelier en nous sollicitant autour d'une question a priori simple : qu'est-ce qu'un traducteur littéraire ? Qu'est-ce qui le définit, notamment par rapport aux autres professionnels de la traduction ? Quelques idées émanent parmi les stagiaires, pour en arriver à des notions essentielles. Le traducteur est un passionné, soumis à un certain nombre de contraintes morales. La caractéristique qui le distingue des autres professionnels de la traduction est son statut légal : c'est un auteur qui produit des « œuvres de l'esprit », dont il est responsable. Il est ainsi considéré comme un auteur à part entière (depuis la convention de Berne, en 1896) et en ce sens, est responsable de son œuvre, et protégé par un certain nombre de droits patrimoniaux et moraux. Ainsi, le traducteur est auteur, et pas co-auteur de l'œuvre qu'il traduit. Comme l'a souligné Pierre Assouline, « dans tout livre traduit, il n'y pas un seul mot de l'auteur qui signe le livre ». L'École de Traduction littéraire entend ainsi nous préparer au mieux aux droits et devoirs qui nous incombent en tant que professionnels, et nous aider à faire respecter nos droits d'auteur sans conflits, gage de longévité dans le milieu éditorial.

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Un traducteur n'ayant pas respecté les consignes de l'École sur le respect des délais.

La question que nous adresse ensuite Olivier Mannoni est la suivante : comment avons-nous obtenu notre première traduction ? Quelques récits se succèdent (sorties de master pour certains, programmes d'échanges pour d'autres, etc…). Olivier nous indique alors qu'il existe trois ou quatre moyens d'entrer en contact avec des éditeurs. D'une part, il nous encourage à participer à autant de manifestations littéraires que possible (salon du livre, par exemple), en faisant fi de notre timidité, et en nous rappelant que les éditeurs sont aussi présents lors de ces manifestations pour échanger avec les autres professionnels du livre, nous y compris. En règle générale, Olivier Mannoni soulignera à plusieurs reprises durant son intervention, l'importance du circuit humain dans ce métier. Dans le cadre de l'ETL, nous aurons aussi la chance de recevoir des éditeurs qui viendront nous parler de leurs méthodes de travail, de leurs attentes, de leur ligne éditoriale… L'occasion nous sera donc offerte d'aller échanger directement avec eux, sans, encore une fois, négliger l'aspect purement humain de ces rencontres.

D'autre part, il est aussi possible d'écrire aux éditeurs, même si la tâche s'avère plus complexe pour les anglicistes, qui sont déjà nombreux sur les rangs. Il reste toutefois envisageable d'envoyer un projet de travail, en particulier pour les traducteurs de langues rares. Néanmoins, Olivier Mannoni nous met en garde, et précise que cette démarche est « utile et dangereuse », et pose plusieurs problèmes. D'une part, elle nous fait endosser un rôle qui ne nous est pas dévolu en premier lieu, celui des directeurs de collection, qui touchent souvent un à-valoir et/ou un pourcentage sur les ventes, d'où le risque de se faire « piquer » le projet, sans se voir confier la traduction par la suite. Il est cependant possible de faire protéger son texte par la SGDL pour une quinzaine d'euros, le plagia étant extrêmement difficile à prouver ultérieurement. De même, il ne faut jamais envoyer de manuscrit complet. À titre d'exemple, Olivier Mannoni nous précise que les éditions Gallimard reçoivent près de 3000 projets de traduction par an. Pour éviter les écueils autant que possible, il nous recommande de bien cibler les lignes éditoriales des maisons auxquelles nous nous adressons, d'envoyer un seul projet à la fois, et de rendre un travail extrêmement soigné (tant pour la traduction, que pour la lettre qui l'accompagne).

Par ailleurs, Olivier Mannoni nous indique que nous pouvons proposer nos services en tant que lecteur (il nous raconte d'ailleurs, que lui-même s'est vu confier sa première traduction en 1978, suite à une fiche de lecture hautement critique très appréciée par l'éditeur en question). Le travail est mal payé (autour d'une cinquantaine d'euros dans les meilleurs cas, pour une dizaine d'heures de travail), mais rédiger de bonnes fiches de lecture peut permettre d'établir un rapport de confiance avec un éditeur, qui peut par la suite avoir envie de nous confier un ouvrage. Olivier Mannoni nous encourage à soigner la première lettre et à ne pas hésiter à parler de nous, de nos parcours, et éventuellement, de nos spécialisations, en émettant toutefois notre capacité à nous diversifier. De même, la fiche de lecture nous permet de mettre en avant nos qualités d'analyse et d'écriture, et de montrer aux éditeurs que nous avons cerné leurs attentes. Il est crucial notamment de faire la différence entre un livre qui nous plait, et un livre susceptible de trouver sa place dans une ligne éditoriale, et donc de correspondre au lectorat de la maison concernée. Le traducteur doit garder sans cesse l'esprit ouvert, et absorber tout ce qu'il entend (se renseigner notamment sur l'actualité littéraire, et ne pas négliger les critiques parues à l'étranger). Il s'agit de dépasser la première lecture d'un texte, et de mettre en avant sa connaissance de la culture source. Olivier Mannoni insiste ensuite sur l'importance de la confidentialité dans notre métier. La fiche commandée par un éditeur lui est exclusivement destinée, et il faut rester transparent si un autre venait à nous solliciter pour le même travail, quitte à éventuellement recommander un collègue pour s'en charger. Il est bien sûr proscrit de se faire payer deux fois pour la même fiche, et parfois, quand l'ouvrage concerné est une exclusivité pour l'éditeur, il faut savoir rester discret, et ce, même dans sa sphère privée. De même, il faut savoir se taire d'un éditeur à un autre.

Olivier Mannoni poursuit son intervention en pointant du doigt quelques erreurs à éviter, et en nous dispensant des conseils pour multiplier nos relations dans le métier.

Quand on propose un projet, il faut passer à des négociations écrites le plus rapidement possible, afin de garder une traçabilité des échanges. De même, à la réception du projet, il est crucial de vérifier le calibrage (pour mémoire, un outil performant nous est proposé sur le site de l'ATLF). Par principe, le calibrage consiste à compter le nombre de signes moyen par ligne pleine, qu'on multiplie par le nombre de lignes, puis par le nombre de pages, et que l'on divise par 1500 (feuillet éditeur). Il existe deux grands modes de calcul des rémunérations dans l'édition. D'une part, ce qu'on appelle la pige (méthode héritée de la presse écrite), qui consiste à considérer un feuillet comme une moyenne de 60 signes sur 25 lignes, blancs ou espaces compris. Dans ce cas, la rémunération doit être indiquée sous cette forme dans le contrat, même si les pages comportant des dialogues contiennent évidemment moins de signes. L'autre grande méthode est le feuillet informatique (qui se répand lentement dans la profession) ; auquel cas, il faut prévoir une compensation allant de 15% à 30% en fonction des langues concernées. En règle générale, il est crucial de s'assurer que la mesure soit très précise sur le papier (par exemple, « 20 euros les 1500 signes » n'a aucun sens).

Olivier en arrive donc à l'importance de signer de bons contrats (sans rentrer trop dans le détail, vu qu'une intervention à ce sujet nous sera assurée par Cécile Deniard dans les prochains mois). Les « bons » contrats sont rémunérés en trois fois (un tiers à la signature, un à la remise du texte, et un tiers à l'acceptation, dans un délai de deux mois après la remise). Le premier tiers, basé sur le calibrage, est particulièrement important (et doit nous être versé entre 15 jours et un mois après la signature du contrat). Il nous permet de nous assurer de la solvabilité de l'éditeur, et nous garantit une prise de risque minimum, lorsque les négociations des droits d'auteur ne sont pas encore terminées. Parfois, certains éditeurs proposent une rémunération en deux fois  ; et dans le cas de très gros ouvrages, il est envisageable de négocier des versements plus nombreux, quitte à rendre le texte petit à petit. Olivier nous met également en garde sur les termes du contrat : il ne faut jamais accepter le versement du troisième tiers à la publication. Le cas des ouvrages subventionnés par le CNL nous assure une protection supplémentaire, le CNL s'attachant à examiner le projet en détail, tant la traduction que les termes du contrat (troisième tiers à la publication et/ou manque de précision sur la nature du décompte, rémunération inférieure au plancher de 21 euros sont proscrits).

Olivier Mannoni nous dispense par la suite des conseils précieux, pour éviter de nous « griller » dans le milieu. Il souligne en premier lieu l'importance primordiale des délais. La chaîne éditoriale est complexe, et engage une dizaine de métiers autour d'un seul projet ; d'où, une fois encore, l'importance d'un calibrage précis, qui permet de bien calculer le volume réel du livre. De même, le traducteur doit être en mesure d'évaluer son travail, en tenant compte des « surprises » éventuelles que comportent certains ouvrages (descriptions fleuve, recherches bibliographiques, citations, etc…). En principe, c'est à lui de négocier son délai, et de prévenir au plus tôt son éditeur en cas de problème, sachant que très souvent, la sortie du livre est déjà programmée lorsque nous en entamons la traduction. Respecter un délai revient à gagner la moitié du pari auprès de son éditeur.

hibou traducteurTravailler à la notoriété du traducteur: l'un des éléments indispensables de notre métier

(Création: (c) Pierre Malherbet, promotion 2013-2014)

Ensuite, Olivier Mannoni nous encourage à nous investir dans tout ce qui touche aux abords du livre, en demandant, par exemple, à voir la quatrième de couverture, voire à travailler dessus. Le traducteur est souvent caché, donc rester présent autour du projet peut aider à se faire connaitre de la presse, voire à se faire inviter aux rencontres avec les auteurs. Nous devons exister en dehors de notre métier, et nous faire connaître des éditeurs et des lecteurs. Olivier nous avise par exemple, de ne jamais refuser de rédiger une préface, qui nous donne l'occasion de nous mettre en relief par rapport au livre, et de justifier notre texte. En règle générale, il nous faut saisir toutes les occasions qui nous sont données d'étoffer notre réseau (réunion des représentants, déjeuners avec les éditeurs…). Olivier insiste une fois encore sur l'importance du circuit humain, qui nous permet d'avoir du travail, et (surtout) de le faire intelligemment. Sauf exception, même l'éditeur le plus difficile présente des centres d'intérêt communs aux nôtres : il faut impérativement entretenir ces points d'accroche. Dans le même registre, il nous faut autant que possible sortir du simple rapport contrat/remise et payant/payé. Le traducteur n'est pas une simple « machine à traduire », il se doit de défendre son texte et de prendre part au travail d'édition. Par exemple, préciser à l'éditeur que nous restons à la disposition des correcteurs nous assure de garder la mainmise sur notre travail, et de montrer notre investissement dans le projet, tout en établissant un rapport de respect avec les autres professionnels engagés. Il s'agit avant tout de s'intégrer à une équipe. Lors du processus éditorial, il nous est notamment difficile de nous confronter aux corrections (aussi nombreuses sur les traductions que sur les textes d'auteur, voire moins). Il faut garder à l'esprit que l'objectif est de rendre un livre aussi bon que possible, et donc de savoir justifier le style de son auteur tout en acceptant le fait que son texte est perfectible.

Pauline Buscail

La Promotion 2015-2016

La nuit du texte

Quelques mots sur l'atelier de traduction animé par Rosie Pinhas-Delpuech.

 

 En « bon » français dans le texte ? Partir, dit-on, c'est mourir un peu. Les textes n'y échappent pas : à peine sont-ils publiés qu'ils échappent à leur auteur. Certains voyagent, tentent l'aventure de l'étranger. Les traduire, c'est leur faire passer les frontières des langues. Pour Rosie Pinhas-Delpuech, qui entame la séance par une brève définition de son métier, le traducteur est un « camionneur du texte » : il se charge (généralement seul) du transport de l'œuvre, en assume toutes les responsabilités, à commencer par celle qui consiste à préserver « l'étrangeté » de la langue originale – la différence qui, souvent, n'est pas sans rapport avec sa beauté. Rien que de très normal ? Pas sûr. Longtemps les œuvres littéraires ont dû s'acquitter d'un prix pour franchir les barrières linguistiques. On a lissé la langue dans laquelle elles avaient été écrites, gommé leur particularité pour « répondre aux attentes d'une langue conventionnelle ». À savoir, le « bon français », parfaitement intelligible, impeccablement idiomatique. Résultat : l'étrangeté de la langue disparaît, et la singularité de l'auteur (de son travail sur la langue) avec elle. Des répétitions volontaires de Dostoïevski au rythme du pentamètre iambique de Shakespeare, les spécificités stylistiques sacrifiées ne manquent pas dans l'histoire de la traduction. « Mettre en “bon français”, rappelle Rosie Pinhas-Delpuech, c'est donc une double censure – de la langue et du style propre de l'auteur. » D'où la nécessité, pour les traducteurs, de se confronter le plus étroitement possible à la lettre du texte. Pas pour en faire un simple mot-à-mot, comme le rappelle Antoine Berman, grand théoricien de la discipline, mais pour mesurer son épaisseur, son obscurité, sa résistance (« qui stimule l'envie de traduire ») et (surtout ?) sa musique.

Diderot en japonais, Perec en russe. Cette musique, c'est celle des sonorités propres à une langue, bien sûr, mais avant tout le fil que suit la pensée d'un auteur, avec ses rythmes, ses silences, ses dissonances et ses changements de tonalité. Retranscrire cette musique, voilà la mission du traducteur – le tout sans coquetteries ni joliesses. Et pour s'en convaincre, quoi de mieux que quelques exemples concrets ? Le second moment de l'atelier commence. Face à de brefs extraits de textes français, chaque participant traduit vers sa langue-source. L'ironie de Jacques le fataliste inspire, dans son passage vers le japonais, une alternance de deux niveaux de langues bien distincts : aux interrogations respectueuses font place des réponses moins policées, presque grossières. Les phrases boursouflées de Flaubert décrivant le jardin de Bouvard et Pécuchet résonnent en portugais tandis que l'ascétisme de la prose de Georges Perec se traduit en russe. On teste, on peaufine : chaque proposition cherche le mot, la tournure qui fera sens « en essayant de ne rien / oublier ».

« Dieu est un mot du dictionnaire. » Née à Istambul, Rosie Pinhas-Delpuech a parlé le turc mais aussi l'allemand, le français et le « judéo-espagnol » avant de découvrir et d'apprendre l'hébreu, cette « langue qui vous échappe », celle de la Bible, cet « ensemble de récits myhtiques » qu'elle ne cesse de fréquenter. « La Bible est le texte qui vient d'un temps humain où régnait ce qu'on appelle le sacré » : c'est lui qui a fait naître « l'étincelle de sacré » qui a alimenté une partie des plus grandes œuvres profanes, mais pas seulement. Au mythe, l'hébreu biblique a aussi emprunté l'obscurité impénétrable qui rend sa langue si complexe à saisir et ses traductions si variées. Une brève expérience menée à partir de trois versions françaises du Deutéronome achève de le prouver. Face aux ténèbres de la langue, que peut bien faire le traducteur si ce n'est laisser apparaître en clair-obscur toute l'étrangeté du texte original ? Au moment de refermer cet atelier, Rosie Pinhas-Delpuech donne lecture des quelques versets étudiés. La langue est âpre, austère, hiératique. Régulièrement, un mot se distingue : YHWH, le Tétragramme, le nom de Dieu. Imprononçable… et intraduisible. Que faut-il en conclure ? Que « Yavhé », « Dieu », « l'Éternel » sont d'abord des mots inventés pour donner aux hommes une idée, une esquisse de la divinité. Au cœur de la Bible, au cœur de la nuit de la langue sacrée réside ainsi le premier défi jamais lancé à ceux qui font profession de traduction. Le mystère linguistique fondateur dont découlent tous les autres. Dès lors « que faire quand on traduit ? » Retourner au noir, sans doute, là où se trouvent peut-être les réponses.

En complément, trois lectures :

Antoine BERMAN, L'épreuve de l'étranger, Gallimard, 1984.

Antoine BERMAN, La traduction et la lettre ou l'auberge du lointain, Seuil, 1999.

Jean BOLLACK, Au jour le jour, PUF, 2013

Rosie Pinhas-Delpuech à l'ETL