Les ateliers du 7 février 2015 : de la gymnastique du traducteur et des icônes japonaises sur les romans coréens.

Le 7 février, l’ETL accueillait Cathy Ytak, pour un atelier de « gymnastique du traducteur », et Patrick Maurus, traducteur du coréen et du chinois, pour un atelier sur l’essence de la traduction des univers lointains.

Comptes rendus par Emilie Gourdet Brard et Lionel Felchlin, stagiaires de la promotion 2015-2016

Gymnastique

Pour démarrer du bon pied cette nouvelle journée à l’ETL, quoi de mieux qu’une bonne séance de gymnastique… du cerveau ? Telle était la suggestion de Cathy Ytak, traductrice du catalan et auteur de romans pour petits et grands enfants, qui, pour notre plus grand plaisir, nous a proposé un atelier tout en contorsions, pirouettes et jongleries langagières.

 Le constat de Cathy était simple : bien souvent, le traducteur se défend d’être un écrivain ; il est pourtant confronté en permanence à des problèmes d’imaginaire, car il lui faut reproduire, recréer celui de l’auteur qu’il traduit. Dans cet exercice, la musique, le rythme, les sonorités sont essentielles – sans négliger la nécessité de rapidité à laquelle le traducteur est fréquemment soumis. D’où l’importance d’assouplir et de tonifier ses neurones !

 En guise d’échauffement, donc, un module en deux temps sur les acrostiches : il s’agissait pour chacun de se trouver sept qualités à partir des lettres de son prénom et du début de son nom de famille, le tout en cinq minutes chrono ! Silence quasi religieux : pas facile de se couvrir d’éloges… Heureusement, nous avions le droit de tricher une fois ! Puis il a fallu trouver un antonyme pour chacune de ces qualités, si possible avec la même lettre de départ. L’occasion de rappeler que, parfois, inverser une négation et recourir à un antonyme est la meilleure solution pour retranscrire au mieux le rythme d’une phrase. Et que la tricherie est permise, pour le bien de la musique du texte.

 Plus sportif, ensuite : un exercice de traduction antonymique, très prisé des Oulipiens (dont Cathy s’inspire fréquemment pour ses ateliers). Comment dire l’inverse de la célèbre phrase de Proust : « Longtemps, je me suis couché de bonne heure » ? Nos brèves cogitations ont donné lieu une étonnante diversité de propositions, parmi lesquelles : « Une fois seulement, je me suis levé à 14h », « Il m’est arrivé de faire la grasse matinée », « Un temps, je me suis levé tard » ou encore « Tu ne te lèveras jamais tard ». Quand les rires se sont calmés, Cathy nous a donné la version de Pérec : « Une fois, l’autre fit la grasse matinée ».


Cathy Ytak et les stagiaires de la promotion expérimentale, 2012.

Bien échauffés, à présent, nous avons poursuivi la séance avec divers autres modules rapides sur les sonorités (trouver neuf mots de trois lettres avec le même son), sur les rimes (compléter des textes de chanson à trous), pour finir en beauté sur un exercice particulièrement amusant : la suite allitérative, où comment construire, en un minimum de temps, une phrase avec seize mots parfaitement hétéroclites comportant le son « elle ». Vous l’aurez compris, l’atelier de Cathy s’est achevé comme il avait commencé, dans les rires et la bonne humeur. Une expérience réjouissante… et sans courbatures !

Emilie Gourdet Brard

 
Patrick Maurus

On nous l’avait promis : trois heures d’atelier et nous allions traduire du coréen. Une belle promesse… réaliste ? C’est ce que nous allons découvrir.

En cette après-midi du 7 février, Patrick Maurus pose d’emblée une question cruciale sous une apparence anodine : qui traduit quand on traduit ? Cette interrogation nous servira de fil rouge tout au long de cet atelier de haut vol.

En guise de prolégomènes, Patrick Maurus revient tout d’abord sur la belle aventure de l’ETL et sur son idée un peu folle que des langues a priori sans rapports partagent nombre de points communs et que, par ricochet, le travail sur le texte permet d’enrichir nos pratiques respectives de traducteurs. Ce métier très individuel est en pleine évolution, et il est essentiel de partager nos réflexions sur la traduction pour éviter ce qu’Henri Meschonnic a qualifié de crimes invisibles.

Qui traduit donc quand on traduit ? Entre le travail du traducteur et le résultat imprimé, les disparités peuvent être nombreuses et considérables. Les interventions voire invasions de tierces personnes peuvent même entraîner la perte de dizaines de pages, au motif que la langue française aime se draper dans la clarté, la fluidité et la limpidité. Comme si Joyce était clair et fluide dans le texte… Ce qui se révèle parfois pénible pour des langues courantes est encore pire dans des langues inconnues, à l’instar du coréen.

Le traducteur est le binôme de l’auteur et, partant, un auteur de traduction, un créateur à part entière. Lorsqu’un critique se prononce sur une traduction, il tend à pratiquer une critique lexicale, vantant les mérites d’une excellente traduction lorsque celle-ci est fluide, aux dépens de toute l’étrangeté de l’original (pour les amis d’Antoine Berman, voir le compte rendu du 21 janvier). Le lecteur qui lit en traduction souhaite élargir son panorama littéraire, souhaite-t-il pour autant une « francisation » toute de fluidité ? On enrichit sa pensée et sa culture en lisant une traduction en tant que telle, justement. Le traducteur permet de passer une connaissance d’une langue dans une autre, l’ajoute à la culture d’arrivée.

Quelle est la place du traducteur entre l’auteur (réputé génial) et l’éditeur (son prophète) ? demande Patrick Maurus. Le premier est le rempart entre le texte et l’éditeur, voire le dernier rempart contre la « francisation » des textes et ce goût prononcé pour la clarté et la fluidité. Un auteur n’est pas toujours génial, mais qui en a conscience à part le traducteur ? Nous savons comment il respire, quand il a des soucis, même quand il a mal aux dents, ose notre intervenant (en référence à un futur ouvrage de sa plume, Quand Shakespeare a mal aux dents). Nous sommes en effet les seuls lecteurs mot à mot, découvreurs et défenseurs de l’auteur, d’une certaine façon. Le traducteur est un lecteur-auteur (et c’est en lisant qu’on devient traducteur, rappelons-le !).

 Suggestion pour découvrir la littérature coréenne (en faisant abstraction de la couverture plutôt nipponne)

Plongeons à présent dans les langues « vermicelles », comme les surnomme Patrick Maurus, et dans la littérature coréenne. Si l’on est capable de citer des auteurs japonais, qu’en est-il des écrivains coréens ? Le traducteur a un véritable rôle de passeur dans ces cultures. Nous nous demandons comment traduire une écriture qui revêt plusieurs formes (en l’occurrence l’alphabet coréen et les sinogrammes chinois, en fonction de l’intention de l’auteur). Notre intervenant attire notre attention sur l’importance du « chapitre zéro », à savoir le paratexte, la couverture, en somme la matérialité du texte (alphabet, typographie, visuel), facteurs qui influencent le lecteur. Comment transcrire la matérialité du texte dans la traduction ? Pour le coréen en particulier, il y a une sensibilité à la police, au texte. Traduire le coréen, c’est traduire trois langues, car il y a trois Corées : celle du Nord, celle du Sud et la Corée chinoise. Les écritures, les polices, les illustrations sont différentes. Que faire, sachant qu’il y a uniformisation en français ?

Patrick Maurus nous relate une anecdote piquante : les sinogrammes sont interdits en Corée du Nord et autorisés en Corée du Sud. Les mots du nord sont modifiés au sud pour ne pas leur ressembler. La typographie nord-coréenne est particulière, sa lecture interdite en Corée du Sud. Chaque élément identifie le texte. On perçoit immédiatement son origine. D’ailleurs, il n’y a pas de mot pour dire Corée en coréen. C’est soit le nord, soit le sud. Que faire au demeurant de la toponymie coréenne ? C’est une question qui vaut pour toutes les langues étrangères, mais qui est cruciale pour les langues asiatiques. Le lecteur français n’a assurément aucune connaissance de la géographie coréenne, mais peut-on pour autant sabrer la toponymie ? Que reste-t-il si on enlève ces marqueurs dans la traduction (à des fins de « fluidité » notamment) ? Comment conserver la sinité de l’original dans la traduction ? Beaucoup de questions dont les réponses ne sont pas évidentes.

Du reste, il n’y a pas d’éditeurs en Corée, uniquement des auteurs. Le traducteur fait ainsi face à un véritable travail de philologue. Patrick Maurus relève alors un point essentiel : la traduction est avant tout une lecture avant d’être une écriture. Elle est donc datée et s’inscrit dans une époque. On ne peut pas comparer les traductions de manière diachronique, même si c’est courant… Ce faisant, un bon livre régénère toujours des lectures. L’original est un texte commencé qui sera forcément relu, alors que la traduction constitue un texte continué qui sera retraduit. Car une bonne traduction se relit !

Patrick Maurus évoque ensuite Poétique du traduire d’Henri Meschonnic. Chaque texte, notamment la poésie, possède une rythmique poétique. Dans le cas du chinois monosyllabique et du français qui ne l’est pas, Meschonnic préconise de garder le rythme poétique. Nous l’observons à l’aune d’un poème du Chinois Meng Hao-ran (VIIIe siècle) et de quelques traductions, dont celles de Demiéville et de Meschonnic. L’état matériel du texte est la condition première – pensons au rythme et à la musique, à la typographie qui joue un rôle essentiel. Dans ce quatrain de vingt syllabes consacré à l’aurore printanière, ce sont les accents, le rythme et le matériau sonore qui importent. Certaines traductions sont plates, d’autres d’un mot à mot insipide. La solution de Meschonnic est intéressante dans la mesure où il conserve le rythme original et adopte une démarche poétique.

Contrairement au chinois, le coréen est une langue agglutinante. Les informations importantes viennent en fin de phrase. C’est d’ailleurs à la fin que l’on apprend de qui il est question. Il y a beaucoup de phrases en suspens. On ne peut pas parler coréen et être direct. La grammaire pousse au sous-entendu, à l’implicite, au présupposé, à la troncation. Faute de pouvoir parler franchement, on le fait avec une autre stratégie. Dans les poèmes (chantés jadis par des courtisanes), les images décrivent des situations (symboliques). Les histoires n’ont aucune importance et elles se ressemblent toutes. C’est la façon de les narrer et la forme qui permettent aux artistes de se distinguer. Le signifiant (la musique, par exemple) prime fréquemment le signifié. Nous le constatons dans un poème coréen du XVIe siècle sur la montagne, l’eau et le corps vieillissant, accompagné par une douce mélodie en guise de refrain, chollo chollo, qui ne veut rien dire mais qu’il faut bien rendre dans la traduction. Une version propose à leur /à ma guise, qui ne recueille aucunement l’adhésion de Patrick Maurus, une traduction anglaise gently gently. Peut-être pourrait-on laisser l’expression telle quelle, un bercement dans la musique du texte. Chollo chollo…

Chose promise, chose due. Pour clore cet atelier haut en couleur, une fois que nous avons la traduction mot à mot sous les yeux, Patrick Maurus nous invite à suggérer nos propres solutions…

Lionel Felchlin