L'atelier du 21 janvier 2015 : le langage en habits de fête

Après la visite de Dominique Bourgois le matin, Michel Volkovitch animait l’atelier du 21 janvier à l’ETL : de l’usage de la métrique en traduction.

par Lucie Roignant, stagiaire de la promotion 2015-2016

 

Michel Volkovitch ouvre la séance par des alexandrins à la gloire de l’ETL, qui ne sont autres qu’un détournement de l’Athalie de Racine. Ce « drogué des vers rythmés », comme il se définit lui-même, est venu essayer de traduire des vers avec nous. « Le vers avec son resserrement, nous dit-il, c’est le langage qui met ses habits de fête ». Michel Volkovitch adore en fabriquer, c’est une gymnastique amusante, austère mais voluptueuse.

Mais traduire des vers, à quoi ça rime ? On rencontre souvent des vers, des extraits de poèmes ou des chansonnettes en traduisant de la prose, et ne pas les traduire en vers reviendrait à dire une chanson sans sa musique. Le travail du vers dépasse le cadre de la poésie. Le vers, c’est la fondation de la maison, le rythme, la respiration du texte. Apprendre à traduire le vers, c’est apprendre à mieux traduire la prose.

Pour présenter Michel Volkovitch, il nous faut tout d’abord dire qu’il est traducteur du grec, mais qu’il intervient également à Paris VII (master de traduction) et au Centre européen de Traduction littéraire de Bruxelles où il donne des séries d’ateliers d’écriture et enseigne la versification classique. Il a pour coutume d’embêter ses étudiants avec des exercices comme le poème à trous, les vers boiteux, le compte à rebours, les bouts rimés et, cerise sur le gâteau, la conversion de polars en sonnets (avec Jean-Patrick Manchette, par exemple).

Avant de nous faire traduire du grec, Michel Volkovitch a donc décidé de nous manger à l’une de ces sauces-là, histoire de s’échauffer un peu ! Il s’agira donc de plonger notre nez dans La Fontaine, odieusement transformé par notre intervenant de l’après-midi en poète boiteux : notre lecteur saura-t-il discerner le vrai du faux entre ces deux vers ?

  1. Ils jouaient un rôle d’acteurs en mon ouvrage
  2. Je les faisais servir d’acteurs en mon ouvrage

Vous l’avez senti vous aussi, n’est-ce pas ? Le premier vers est du faux La Fontaine, car dans la versification classique, le e muet en fin d’hémistiche est interdit, à moins qu’il ne précède une voyelle ! Au-delà de nous rappeler les règles classiques de la versification, cet exercice nous montre bien à quel point il est nécessaire que le traducteur « sente » le bon alexandrin, sache à coup sûr le distinguer du boiteux. Une fois ces bases assurées, Michel Volkovitch nous rappelle que l’alexandrin boiteux est lui aussi un excellent outil en traduction : Jacques Réda n’a-t-il pas détourné le vers classique pour décrire un chantier dans son poème Vue de Montparnasse ? Voilà bien la plus belle utilisation possible de la métrique.

Une fois cet hors d’œuvre dégusté, nous pouvons passer au plat principal : la traduction d’un chant populaire grec. Il s’agit d’une œuvre de la tradition orale qui s’inscrit dans une longue lignée de chants composés entre le IXe et le XIXe siècle par des personnes illettrées. Chantés et dansés pour la plupart, ils se caractérisent par leur grande richesse poétique, leur originalité et leur fraîcheur. Pour la traduction, nous disposons du texte en grec, d’une transcription en alphabet latin et d’une traduction mot à mot.

Michel Volkovitch et les stagiaires de la promotion 2012

Michel Volkovitch nous lit tout d’abord la chanson à haute voix, pour que nous entendions ce texte qui n’est devenu texte que bien après sa naissance. Sans rien y comprendre, nous discernons des répétitions de groupes de mots, et ce qui nous semble être une alternance de vers de huit pieds et de sept pieds. Ce sont en réalité des vers de quinze pieds, le vers traditionnel que tous les Grecs ont dans l’oreille : quatorze syllabes puis une non accentuée qui marque en pente douce la fin du vers. Pour les Français, dont le vers traditionnel est l’alexandrin, ce vers de quinze pieds est un véritable monstre. Et les répétitions que nous avons entendues sont, dans cette chanson sans rimes, des reprises.

À présent, notre tâche est de trouver un équivalent qui préserve la charge poétique. Nous nous posons donc la question du vers à choisir. Techniquement, il n’est pas impossible de passer à un vers à douze syllabes. Le grec étant une langue qui prend son temps, les quinze syllables grecques peuvent naturellement passer en douze syllabes françaises. Le problème est que l’alexandrin français n’a pas la même valeur que le vers grec : il est beaucoup trop pompeux.

Pourrait-on prendre des vers plus courts, sachant qu’il est impératif de conserver la régularité du texte ? Le décasyllabe, avec son découpage 4/6, 6/4, est plus souple que l’alexandrin et son hémistiche. Il est l’ancêtre de l’alexandrin pour les textes prestigieux, de la Chanson de Roland à Ronsard. Le hic, c’est qu’il est beaucoup trop court. En passant de quinze à dix syllabes, il faudra nécessairement sacrifier des éléments du poème. 

Nous choisissons donc d’alterner librement décasyllabe et alexandrin. Dans des vers pairs, la modification ne frappera pas trop, l’alternance 10/12 restera discrète. Selon M. Volkovitch, c’est une solution qui ne marche pas trop mal à l’usage.

 

De la même manière, nous nous penchons sur la question des rimes, puis des césures. S’il y a quelques rimes dans la poésie grecque de manière générale, nous ne sommes pas tenus d’en mettre en français, car cela rajoute une difficulté. Et, pour casser l’alexandrin classique, si chargé culturellement en français, nous pouvons nous offrir des découpages 4/4/4 au lieu de 6/6, à l’instar de Victor Hugo dans les Contemplations : « J’ai disloqué ce grand niais d’alexandrin ».

La ponctuation ? C’est une invention très récente. Rappelons-nous que dans les textes antiques, il n’y avait souvent même pas de séparation entre les mots. Et faut-il ou non mettre une majuscule au début des vers ? Ici, mettre une majuscule serait comme mettre la cravate à cette chanson populaire. Cependant, il serait judicieux d’en mettre au début des phrases.

 

Une fois le terrain balisé, nous pouvons passer à la traduction en elle-même.

 

Traducteur convertissant un alexandrin 

Voici différentes propositions pour le premier vers : 

 

  1. Je passais sans mot dire quand elle m’a salué
  2. Je passe sans un mot quand la fille me salue
  3. Je passais sans un mot la fille m’a salué
  4. Je passais sans un mot la fille elle me salue

 

Nous remarquons que l’ajout du « quand » fait passer d’un récit horizontal en grec à quelque chose de très construit en français : il introduit de la logique alors qu’il y a dans l’original un côté très direct. Nous préférerons donc un « et », ou même une absence de liaison. Le changement de temps est-il choquant ? Non, il introduit de la vivacité. 

Voici une traduction donnant un aperçu des diverses propositions faites durant la séance. On constatera qu’un seul décasyllabe a été utilisé, mais que le côté « brut de décoffrage » de la traduction casse quelque peu le côté pompeux de l’alexandrin classique.

Je passais sans un mot et la fille me salue

 

— Où vas-tu donc brigand qui vole les baisers

— Mais si je suis brigand si je vole les baisers

pourquoi m’as-tu donné ta bouche à embrasser ?

— Quand moi je t’ai donné ma bouche à embrasser

c’était la nuit. Qui a bien pu nous voir ?

— L’étoile du matin qui brille a pu nous voir

l’étoile est descendue elle l’a dit à la mer

qui l’a dit à la rame qui l’a dit au marin

qui l’a dit à la terre et à tout l’univers

 

Et la traduction de Michel Volkovitch :

Je passais sans un mot la fille me salue

— Où vas-tu donc escroc qui vole les baisers

— Mais si je suis escroc qui vole les baisers

Pourquoi m’as tu donné ta bouche à embrasser

— si moi je t’ai donné ma bouche à embrasser

C’était la nuit qui a bien pu nous voir ?

— L’étoile du matin qui brille a pu nous voir

L’étoile est descendue pour le dire à la mer

et la mer à la rame et la rame au marin

et le marin l’a répété au monde entier

Volkovitch nous offre ces deux phrases en guise de conclusion :

« Mais, en vérité, il n’y a pas de prose : il y a l’alphabet et puis des vers plus ou moins serrés […]. » (Stéphane Mallarmé) 

« […] et, quand il aperçut la première fois cette chevelure entière qui descendait jusqu’aux jarrets en déroulant ses anneaux noirs, ce fut pour lui, le pauvre enfant, comme l’entrée subite dans quelque chose d’extraordinaire et de nouveau dont la splendeur l’effraya. » (Gustave Flaubert, Madame Bovary)

Comment expliquer cette phrase extraordinaire, qui nous remplit autant ? Voyons du côté de la métrique : après 5, 4 et 6 pieds se suivent six fois quatre pieds pour la description harmonieuse de cette splendide chevelure. Le déséquilibre de l’émotion chez l’enfant est ensuite transmis par une rupture de l’harmonie : 5, 4, 5 puis 4 pieds. Et pour finir, trois petits pieds marquent la frayeur de l’observateur…

S’il est difficile d’écrire en vers, écrire une prose forte est encore plus difficile. Se rapporter à la métrique quand on écrit, compter les syllabes et sentir le rythme, voilà ce qui nous aide à écrire une prose forte. Il faut se battre pour que toutes nos phrases soient ainsi. Les phénomènes rythmiques sont, dans la prose, des paramètres essentiels.

Lucie Roignant

Indications bibliographiques :

Grammont, Maurice, Petit traité de versification française, Armand Colin, 2008.

Warnant, Léon, Dictionnaire des rimes orales et écrites, Larousse, 2001.