L'atelier du 21 mars 2015 : La traduction des textes d’histoire

Une affaire de temps

atelier animé par Jacqueline Carnaud

par Lise Capitan, stagiaire de la promotion 2015-2016  

Jacqueline Carnaud traduit de l’anglais et l’hébreu vers le français et son domaine de spécialité est le nazisme. Elle est également très active dans la vie associative de la traduction littéraire.

Elle nous a proposé cet après-midi de travailler sur un texte difficile, tiré d’un ouvrage intitulé « From ‘Ethnic Cleansing’ to Genocide to the ‘Final Solution’ : The Evolution of Nazi Jewish Policy, 1939-1941 » de Christopher Browning.

Pour cerner un texte de ce genre, il faut se poser les bonnes questions au préalable, afin d’avoir fait toute une série de choix a priori qui nous permettra de rester cohérents, de tisser un fil d’Ariane dans le texte. C’est ce fil qui va nous guider dans nos choix ultérieurs.

Qu’un traducteur ne connaisse pas bien le domaine qu’il traduit n’est pas forcément grave, l’essentiel étant d’avoir un minimum d’intérêt pour le sujet, de savoir où chercher et de pouvoir discriminer les bonnes ressources.

Qui est l’auteur ?

Christopher Browning est un historien américain qui enseigne à l’université. Il s’est spécialisé dans l’Allemagne nazie et la destruction des juifs d’Europe, notamment autour de trois axes principaux : la Solution finale, son environnement social, les réactions des Juifs.

Ses trois principaux ouvrages sont les suivants :

  • Les origines de la solution finale : L'évolution de la politique antijuive des nazis septembre 1939 - mars 1942 aux Belles Lettres.
  • Des hommes ordinaires : Le 101e bataillon de réserve de la police allemande et la Solution finale en Pologne (témoignages et procès-verbaux des procès)
  • À l'Intérieur d'un camp de travail nazi : Récits des survivants : mémoire et histoire

Quelle est la situation d’énonciation ?

D’un côté nous avons l’auteur, mais quel va être le lectorat ?

Ici il s’adresse à ses pairs, et à ses étudiants. Mais si un éditeur a choisi de le traduire et le publier, c’est que cet ouvrage peut aussi toucher ce qu’on appelle le « public éclairé ».

En conséquence, nous allons chercher à produire en traduction un texte agréable à lire, sans notes du traducteur qui sont inutiles au public éclairé, employant un registre soutenu.

Quelle est la nature du texte ?

Ici, nous sommes face à un ouvrage savant, on le voit aux notes de bas de page. En effet ces notes se rapportent pour la plupart à des archives des procès. C’est donc un livre qui s’appuie sur des recherches de première main. C’est un livre d’érudition

Le premier niveau de discours dans le texte historique, ce sont les notes. C’est un dispositif qui permet d’authentifier le discours, prouver la justesse de la démonstration de l’historien.

Il s’agit de l’apparat critique, qui suit des règles très précises, notamment typographiques. Il peut être bénéfique de traduire toutes les notes dans un premier temps.

On attend de ces textes historiques une analyse. Observons le plan de la démonstration. Un texte historique est un discours de vérité ou une activité de production de connaissance. Tout part d’une problématique, soit deux ou plusieurs thèses qui s’affrontent.

C’est au traducteur de trouver le contexte, de lire d’autres livres. Dans notre traduction, on va exprimer la thèse que l’auteur défend, il est donc bon de connaître le contexte.

La thèse doit apporter un nouvel éclairage sur une époque, un événement ou une succession d’événements. C’est un discours argumentatif, une démonstration, une tentative de persuasion. Nous y trouverons donc une partie de rhétorique.

Les procédés de persuasion peuvent être différents selon les langues. Le traducteur doit repérer les procédés rhétoriques et trouver la façon de les rendre.

On lit un texte d’histoire, car on s’intéresse à la période et on veut mieux la connaître. Le texte va nous raconter une histoire.

Il existe différents types de rhétorique : la rhétorique de la narration (procédés de la fiction) et la rhétorique de la persuasion (procédés de la non fiction).

L’historien raconte une histoire, met en scène des événements, dispose les acteurs, les décrit et les fait parfois parler (par citations, dialogues, répliques tirés des archives), mais tout cela est passé au crible de la critique.

Les événements narrés peuvent être concrets (histoire, politique, biographies) mais aussi abstraits (histoire des idées, des sciences).

Dans un essai on peut donc trouver de la « prose de pensée » ou « prose d’idée ».

L’histoire que ce texte nous raconte est la suivante : vie et mort du Plan Madagascar, c’est le début de la « destruction des Juifs », soit le grand projet nazi de recomposition démographique de l’Europe sur des bases raciales, autour du Lebensraum, la notion d’espace vital qui doit permettre à la race aryenne de s’épanouir. Pour ce faire, trois grandes lignes d’action :

  1. Le rapatriement des Allemands de souche. Ils étaient nombreux à s’être installés à l’Est pour enrichir le patrimoine génétique de la race allemande.
  2. La réduction des races inférieures, comme les Slaves, au statut d’ilotes, taillables et corvéables à merci.
  3. Se débarrasser des Juifs.

Sur ce troisième point, des dissensions existent entre les historiens qui se regroupent sous deux grandes écoles :

  • Les intentionnalistes qui pensent que tout est planifié depuis les années 1920 et la parution de Mein Kampf. C’est la thèse dominante des années après-guerre jusqu’aux années 1970.
  • Les fonctionnalistes qui soutiennent que l’élimination des Juifs est une chose qui s’est mise en place progressivement, avec l’invasion de l’URSS en juin 1941, et la conférence de Wannsee en janvier 1942.

Notre auteur est fonctionnaliste. Browning pense en effet qu’il s’agit d’une escalade, d’une radicalisation.

La Solution finale a revêtu plusieurs formes avant d’aboutir à la conclusion que l’on sait :

  • Émigration, spoliation jusqu’en 1939 avec la guerre
  • Expulsion vers l’Est, mais cela pose des problèmes concrets. Une fois la guerre déclarée, les nazis sont confrontés à un manque de moyens de transport, de structure, à l’opposition des Gauleiters et à la gestion du rapatriement des Allemands de souche. Avec les territoires annexés, ils ont encore plus de Juifs à gérer. Ils en arrivent à la conclusion qu’il est plus facile de tuer les Juifs que de les déplacer. Progressivement, on constate un abaissement du seuil de tolérance au massacre.

Pour Browning, l’invasion de l’URSS en 1941 constitue un véritable tournant. C’est à cette occasion que les nazis ont procédé à ce que l’on appelle la « Shoa par balles », en tuant Juifs et communistes. C’est là qu’ils ont construit des structures et des méthodes spécifiques (comme la chambre à gaz).

Le titre de l’ouvrage est le suivant : « From ‘Ethnic Cleansing’ to Genocide to the ‘Final Solution’ : The Evolution of Nazi Jewish Policy, 1939-1941 »

On remarque une distinction intrigante. Les premiers guillemets sur « Ethnic Cleansing » servent à différencier cette notion de la purification ethnique ayant eu lieu en Yougoslavie. Les seconds guillemets sont là pour marquer la distance de l’auteur par rapport à cette notion.

Pour le traduire, on devrait dire « De la purification ethnique au génocide, et du génocide à la Solution finale ».

Pour notre auteur, le Plan Madagascar va être l’argument visant à prouver la radicalisation progressive des nazis.

Cet atelier s’intitule « une affaire de temps » pour plusieurs raisons :

  • la traduction en elle-même prend du temps
  • le temps en français peut se référer au temps historique de la succession des événements, mais aussi aux formes linguistiques, au temps des verbes. La matière de l’histoire, c’est le temps.

L’historien va sans cesse du présent au passé et du passé au présent et le traducteur travaille sur le matériau linguistique, au croisement, on a le système verbal.

Les stagiaires devaient préparer la traduction du passage commençant p. 14, dernier paragraphe (« This episode…) jusqu’à la p. 17, en bas (…receptive to ever more radical solutions. ») 

Voici quelques notes relevées à l’analyse des différentes possibilités de traduction :

  • Il est toujours souhaitable de remplacer un passif par un actif afin d’alléger le style. En français le passif implique un cumul de verbes être et avoir qui rabaissent le registre, tandis qu’en anglais, c’est le mode de l’objectivité. Les moyens linguistiques ne sont pas les mêmes d’une langue à l’autre.
  • Choix de traduire le prétérit anglais par un présent en français. Le présent est bon, car il a une valeur gnomique exprime une vérité générale, une constatation de notoriété publique. Ce gnomique est intemporel.
  • Dans le deuxième paragraphe, on entre dans le récit, la rhétorique de narration. On emploie donc un présent historique. En français, l’histoire s’écrit au présent, c’est le temps idéal. La concordance des temps est plus simple et rend le texte plus vivant. Selon le linguiste Joseph Vendryes, « Les lettrés y trouvent un charme spécial – il nous reporte par la pensée au moment où l’action se déroulait. » Cela évite de passer au plus que parfait pour les flash-back, et évite aussi d’accumuler les verbes être et avoir.
  • Il faut bien voir comment on indique qu’on passe d’un présent de vérité générale (analyse) à un présent historique (récit). On peut employer un futur proche par exemple.
  • On relève deux expressions qui détonent par rapport au registre du reste du texte. L’emploi de « the likes » pour désigner de hauts fonctionnaires nazis, et l’adjectif « freakish » qui met en valeur l’aspect monstrueux de ces projets pour les Juifs.
  • Il faut prêter une attention particulière aux articulations logiques dans notre traduction.
  • Tableau de répartition des temps selon les niveaux du discours :

[Récit des événements]

                            ---> Présent historique

---> Imparfait itératif                          ---> Futur indicatif/futur proche

Passé composé

d’antériorité

 

[Analyse]

                             ---> Passé simple

---> Plus que parfait                              ---> Présent d’énonciation

Imparfait itératif

Conditionnel présent

On constate une dissymétrie dans l’emploi des temps en anglais et en français, ce qui nécessite une approche contrastive entre la langue de départ et la langue d’arrivée.

  • Dans les textes d’histoire, la dimension narrative est toujours subordonnée à la dimension explicative.

Compte rendu de Lise CAPITAN, traductrice anglais, espagnol