Atelier du 4 avril 2015 : « Faire de la planche à voile sans vent, ou la traduction du pas terrible »

Rose-Marie Vassallo

Par Nelly GANANCIA, stagiaire de la promotion 2015-2016  

Dans une langue savoureuse et imagée, l’auteur de la traduction des Désastreuses Aventures des orphelins Baudelaire est venue ce 4 avril animer un atelier autour du thème « Quand la traduction n’est pas sans faiblesses ». Si nous avons choisi cette carrière, remarque Rose-Marie Vassallo, c’est certainement parce que nous aimons autant notre langue maternelle que celle que nous traduisons. Aussi pouvons-nous être tentés d’écrire dans une « belle langue » pour améliorer l’original, quitte à nous en éloigner. Se pose alors la question de notre légitimité à le faire. Notre rôle n’est-il pas précisément de nous effacer ? 

Dans la réalité de notre pratique professionnelle, le problème se pose en des termes un  peu différents, puisque nous sommes obligés de composer avec les exigences de nos donneurs d’ouvrage. Soumis à de lourds impératifs financiers, ils vivent en effet dans la terreur que leurs livres ne se vendent pas et leur priorité est souvent de répondre aux attentes de leurs lecteurs… dont il ne faudrait surtout pas bousculer les habitudes. C’est le cas des éditeurs de littérature dite « de consommation », qui ne se soucient guère de fidélité à l’original. (Certains d’entre eux vont jusqu’à soumettre leurs traducteurs à une charte stipulant le lexique à employer, en particulier dans le registre érotique.)

Un extrait de roman en anglais, assorti de sa traduction publiée, illustre bien le phénomène. Nous voilà face à l’incipit teinté d’aventure d’une romance qui se voudrait palpitante, mais qui nous invite plutôt à la sieste en ce samedi après-midi. Du côté de la version française, le traducteur donne à lire du lisse, du fluide, bref : de l’attendu, quitte à ajouter quelques lieux communs de son propre cru pour faire bonne mesure. 

Il convient de distinguer ces écrits « totalement inconsistants », de ceux « que l’on aime bien », qui ont de la tenue en dépit de quelques imperfections. Face aux premiers – lot quotidien de plusieurs stagiaires de l’ETL –, le traducteur a généralement peu de scrupules à se plier aux demandes de l’éditeur en termes d’adaptation, de francisation, voire de caviardage pur et simple. Car « dans les mauvais textes, l’ablation est parfois la meilleure forme de traduction ». La tâche n’est pas aisée pour autant : les mauvais romans, à première vue moins intimidants que les textes plus littéraires, ne sont pas toujours plus faciles à traduire, bien au contraire. Porté, soutenu par un bon texte qui impose sa consistance, « on ne craint pas de dessaler ». Hélas, « on a parfois l’impression de devoir faire de la planche à voile sans vent… »

 Traducteurs médusés par la nullité de la V.O.

Traducteurs médusés par la nullité de la V.O.

Passant avec grâce d’une métaphore nautique à un trope textile, Rose-Marie nous demande si nous avons déjà été confrontés à des textes dont « la coupe » était bonne, mais dont nous avions envie de repriser « l’étoffe » un peu effilochée. Que faire des incohérences, inexactitudes ou anachronismes rencontrés au détour des pages ? « Aujourd’hui, Google nous permet de ne plus prendre le Pirée pour un homme ». Il revient alors à l’éditeur d’user de toute sa diplomatie pour le signaler – ou non – à l’auteur. Faut-il conserver la pléthore d’actions parasites qui alourdissent les dialogues ? Que faire, enfin, des bizarreries en tout genre, qui risquent d’aller à l’encontre des fameuses « attentes du lecteur » ? 

Les stagiaires de l’ETL connaissent bien ce tiraillement entre leur conscience et les demandes de leurs donneurs d’ouvrage. Ils ne manquent pas d’anecdotes illustrant leurs efforts pour défendre auprès de leurs éditeurs la double étrangeté des livres qu’ils aiment et qu’ils ont plaisir à traduire : étrangeté liée à la culture d’origine d’une part et à la singularité d’un auteur d’autre part. 

Notre intervenante use quant à elle de deux stratégies afin de faire admettre, telles quelles, certaines incongruités de la V.O. Pour commencer, elle recourt à des citations de grands auteurs. Au reproche de trop nombreuses répétitions, elle répond par ce conseil de Blaise Pascal : « Quand dans un discours se trouvent des mots répétés, et qu’essayant de les corriger, on les trouve si propres qu’on gâterait le discours, il les faut laisser, c’en est la marque. »  Et si un correcteur glisse dans les dialogues toute une batterie de verbes déclaratifs, plus artificiels les uns que les autres, elle invoque Les Contemplations. A l’instar de Victor Hugo dans « La Conscience », les auteurs anglo-saxons s’inspirent souvent du rythme de la Bible quand ils répètent le verbe « dire » ou la conjonction « et ». Dans un deuxième temps, Rose-Marie reconnaît qu’il faut parfois accorder quelques concessions sur des points de détail afin de préserver ce à quoi nous tenons le plus. Certains textes ne tirent-ils pas leur beauté de leurs faiblesses elles-mêmes ? 

Cette question nous amène à réfléchir plus largement sur la façon dont le traducteur doit traiter les écarts à une norme langagière. A titre d’illustration, nous lisons un extrait de pièce de théâtre française où certaines répliques, très étranges par leur vocabulaire et leur syntaxe, semblent tantôt archaïques, tantôt calquées sur l’anglais (« Tout étant clos… »). Un stagiaire perspicace reconnaît Paul Claudel. De toute évidence, un traducteur étranger devra retranscrire cette impression étonnante et se garder d’utiliser des expressions idiomatiques. Que penser, encore, de ces citations de Flaubert ? « C’était le curé de son village qui lui avait commencé le latin. » « Par moments ils s’échangeaient une parole. » L’usage affectif des pronoms, très répandu dans certaines régions, confère au texte un parfum de terroir et une grande expressivité.

Une stagiaire résume la situation en disant que les éditeurs (ou les lecteurs, les critiques…) posent un plafond de verre, entre d’un côté les grands auteurs classiques qui peuvent tout se permettre, et d’un autre côté une sous-littérature qu’il conviendrait de lisser. Cette distinction peut parfois sembler arbitraire au traducteur, premier – et sans doute meilleur – lecteur de l’œuvre. Or, quand certains livres se démarquent et résistent à l’épreuve du temps, ils sont retraduits au bout de plusieurs années : la première traduction paraît alors plus normative que les suivantes, qui tendent à restituer la singularité de l’original. Dans un monde parfait, ne faudrait-il pas publier simultanément plusieurs traductions d’un même texte ? Peut-être le public comprendrait-il un peu mieux le travail du traducteur…

De cet atelier enrichissant, sous forme de chaleureux échange à bâtons rompus, je retiendrai surtout l’invitation de Rose-Marie Vassallo à débrider le français, à ne pas reculer devant les mots ou expressions « sortis d’usage » ni devant leur contraire, les néologismes ou barbarismes, si la version originale nous y invite, comme c’est le cas notamment dans la littérature pour la jeunesse. « La langue française doit respirer, il faut la laisser courir, danser et faire le saut périlleux en arrière ! »

Libérons la langue française !

Compte rendu de Nelly GANANCIA, traductrice anglais, allemand