Atelier du 18 avril 2015 : Poésie malayalam et compensation en traduction

Dominique Vitalyos

Par Rose Labourie, stagiaire de la promotion 2015-2016 

L’après-midi du samedi 18 avril a été animée par Dominique Vitalyos, traductrice de l’anglais – mais pas seulement. Depuis plus de trente ans, notre intervenante se consacre au malayalam, dont le seul nom semble bien mystérieux aux oreilles françaises. Il s’agit de l’un des nombreux idiomes pratiqués dans l’Union indienne, qui compte plus de vingt langues officielles ainsi qu’une foule d’autres dialectes. Au Nord prolifèrent des langues aux racines indo-européennes tandis que celles du Sud relèvent d’un ordre linguistique radicalement différent. C’est le cas du malayalam, très influencé par le sanskrit, qui est en fait la langue du Kerala. Cette région méridionale située le long de la mer d’Arabie, où Dominique Vitalyos vit une partie de l’année, possède une identité culturelle forte. L’État du Kerala est partagé entre socialisme et communisme : il se caractérise par un taux très bas d’analphabétisme et un goût marqué pour la littérature.  Dominique Vitalyos explique avoir appris le malayalam en autodidacte en s’installant là-bas. Elle a été grandement aidée dans cette entreprise par la fréquentation du kathakali, l’un des héritages traditionnels kéralais, forme de théâtre dansé agrémenté de nombreux mouvements des mains et expressions du visage. Si la littérature kéralaise a longtemps été dépendante du tamoul, la région compte de nombreux auteurs qui sont aujourd’hui considérés comme des trésors régionaux, tels que O.V. Vijayan, V.M. Basheer... Parmi les différents genres littéraires représentés en malayalam, la poésie occupe assurément une place à part.

D’après Dominique Vitalyos, se frotter au malayalam permet de comprendre à quel point on peut aller loin en traduction. Sa structure est en effet aux antipodes de celle du français. Le malayalam affectionne tout particulièrement les redondances et les répétitions, ce qui n’est pas toujours le cas de notre langue. Dès lors, la question qui se pose n’est pas tant celle de la forme que celle de la signification – quoique l’attachement à la sémantique reste une priorité aux yeux de Dominique Vitalyos. Pour illustrer son propos, la traductrice nous propose de travailler sur un poème d’Ayyappa Paniker. Il s’agit d’une vingtaine de vers libres rythmés par le terme « tatavara » qui signifie « prison ». L’auteur y énumère tout ce qui, à ses yeux, joue le rôle de prison : « La mer pour la vague est prison, La grève, prison pour la mer, Pour la gent ailée, prison le banian. » Il livre ainsi une vision nuancée du monde, qui représente à la fois un enfermement et une sécurité dont on ne peut se passer, ainsi qu’en témoignent les derniers vers : « Retiens-moi dans l’enclos de tes deux mains croisées, Ne me libère pas. »

Ce poème pose avec une acuité particulière le problème de la compensation, un procédé de traduction consistant à renoncer provisoirement à une figure de style, un jeu de mots, une subtilité de l’original pour mieux les reproduire ailleurs. Dominique Vitalyos nous donne pour exemple un cas tiré de sa propre expérience. Le contexte est celui d’un roman anglophone mettant en scène une famille fanatique de la reine Victoria et truffé de références et de jeux de mots plus ou moins traduisibles. Au détour d’une scène, voilà l’un des personnages juché sur un vélo... Comment, dans ce contexte, résister au plaisir d’utiliser l’expression bien française de « petite reine » ? La compensation permet ainsi à la traduction de se concrétiser en l’absence d’équivalence possible et d’éviter la déperdition de sens. Selon Dominique Vitalyos, l’imaginaire du lecteur est parfois négligé au profit d’une fidélité trop rigide vis-à-vis de l’auteur. Quoique le respect du texte original soit indispensable, il convient de ne pas brider sa créativité, qui est l’une des sources les plus profitables de traduction. La compensation rend ainsi possible la conciliation entre création et rigueur, dans ce grand écart qui est le propre du métier de traducteur.

Rose Labourie