Atelier du 2 mai 2015 : Traduction et contexte

Françoise Wuilmart

par Nelly Ganancia, stagiaire de la promotion 2015-2016

Sous le regard bienveillant de son petit chien Jason, Françoise Wuilmart, fondatrice du CETL de Bruxelles et traductrice, entre autres, du philosophe allemand Ernst Bloch, nous a proposé ce 2 mai après-midi une séance dédiée à deux concepts fondamentaux pour le travail du traducteur : cohérence textuelle et contextualisation. « Je ne sais pas si je vais vous apprendre quelque chose », annonce-t-elle avec une grande modestie, son objectif étant de formaliser des mécanismes dont nous n’avons en général pas conscience quand nous traduisons. 

Si la notion de cohérence textuelle paraît plus évidente dans les textes argumentatifs, il ne faut pas la perdre de vue en littérature, car « un texte est une texture. » Aussi le traducteur doit-il prêter une attention particulière à chaque connecteur, conjonction, adverbe ou pronom qui rappelle la phrase précédente et annonce la suivante ( néanmoins n’est pas  pourtant…), mais aussi aux accentuations de message effectuées par l’auteur avec les moyens propres à sa langue (et que l’on peut parfois traduire en français par le gallicisme : « C’est sur la Grand-Place de Bruxelles queEn effet, c’estque… ») Même dans un texte de fiction, « un auteur est un manipulateur » qui veut nous emmener dans sa vision du monde. Françoise Wuilmart nous rappelle cette règle d’or : « nous ne devons pas traduire ce que nous voyons en lisant le texte, mais les mots qui rendent la vision de l’auteur ».

Dans ce sens, le traducteur doit en outre respecter tous les éléments qui participent à la contextualisation, pour permettre à sa traduction de « faire texte ». Tout d’abord, il est indispensable de repérer les champs sémantiques. Contrairement au champ lexical, qui rassemble les mots en fonction de leur simple dénotation, le champ sémantique est un réseau de mots qui se font écho pour produire un effet. Il s’agit ensuite de restituer la voix du texte qui, comme la voix parlée, se caractérise par un ton (prophétique pour Ernst Bloch dans les 3000 pages du Principe espérance) et par des sonorités (ainsi que le souligne Ivan Fonagy dans La Vive Voix : Essais de psycho-phonétique, certains phonèmes sont plus expressifs que d’autres). Cette voix est comparable à la clé au début d’une partition musicale : il faut la tenir jusqu’à la fin, et c’est en fonction d’elle qu’interviendront les bémols éventuels. 

Après avoir posé ces bases théoriques, Françoise Wuilmart nous soumet tour à tour deux traductions de la première page d’un roman, où est décrit l’extérieur d’une maison de maître dans un petit village d’Allemagne. Nous constatons que, faute de cohérence textuelle, le tableau brossé par le Texte 1 est assez confus (cf la locution « De l’autre côté », qui ne s’oppose à rien). De plus, nous identifions deux champs sémantiques : d’une part, celui du mouvement et de la fluidité (avec notamment des verbes dynamiques liés à l’eau comme « verser » ou « plonger ») et, d’autre part, celui de la vitalité en opposition à la somnolence (« la grande rue […] plongée dans la sieste »). Notre intervenante nous révèle que cette traduction est datée. Publiée en 1902 par Michel Delines, elle répond aux critères esthétiques de l’Art Nouveau, où dominaient courbes, volutes et motifs végétaux. 

Le contraste avec le Texte 2 est frappant : un vocabulaire beaucoup plus objectif y met en valeur le statisme et nous y repérons un champ sémantique où tout évoque la géométrie. Tout… ou presque. Dans le contexte bien défini de ce décor aux lignes rigides, seule dénote la « balançoire […] suspendue par deux cordes, avec des poteaux légèrement de guingois ». En effet, Françoise nous dévoile qu’il s’agit du début de Effi Briest de Theodor Fontane (1894), l’histoire de la jeune aristocrate qui naît et mourra dans cette maison austère, après avoir été répudiée par son mari, séparée de sa fille et reniée par les siens pour son écart à la morale de l’époque. Bien que nous n’ayons pas accès à l’original, nous comprenons que le Texte 2 (traduction d’André Cœuroy, 1981) rend parfaitement justice à l’incipit allemand, car il contient en germe toute la suite du récit

Nous nous penchons ensuite sur un autre exemple pratique : « Meeresstille », un sonnet en octosyllabes de Heinrich Heine tiré du Buch der Lieder, publié en 1824. Alors que le titre (mot à mot « calme en mer ») se répète deux fois, nous nous apercevons que la seconde occurrence est ironique. En effet, les allitérations (tout en chuintantes, sifflantes et percutantes) soulignent la révolte intérieure du jeune mousse accusé par le capitaine d’avoir volé un hareng, tandis que dans l’eau la mouette fond sur le poisson insouciant en toute impunité. Quant aux nombreux verbes de mouvement, ils tracent en filigrane (Françoise Wuilmart parle de « champ sémantique subliminal »)  un enchevêtrement de lignes tous azimuts, renforçant l’impression d’agitation. La traduction de Gérard de Nerval, en prose, se contente de décrire la scène et nous semble d’une sècheresse administrative. Or, en poésie plus qu’ailleurs, « le message est dans la forme, le contenu c’est la forme », rappelle notre intervenante. Une version plus récente, parue en 1997, nous paraît nettement meilleure dans la mesure où Nicole Taubes y a respecté la concision des octosyllabes, les enjambements qui déstructurent le vers et le jeu des sonorités (« Sous ses joues salies, la rougeur // Perce, un triste tremblement tord ») Certes, ces aspects étaient moins aboutis dans la version intermédiaire de ce texte. Néanmoins, certains mots y semblaient plus respectueux du registre poétique de l’original (« l’onde » plutôt que « les eaux » de la version définitive, « l’éther » plutôt que « les airs »). En outre, nous remarquons dans la version définitive une tendance à expliciter ou délayer certains termes, ce qui conduit à des redondances et à des écarts par rapport à l’esthétique romantique du poème de Heine. 

Le mieux serait-il donc l’ennemi du bien en traduction ? Pour Françoise Wuilmart, la rigueur n’exclut pas la spontanéité. Elle affirme ne jamais lire le livre en entier avant de commencer à travailler et nous recommande de rester au plus près de l’original lors de la rédaction de notre premier jet. Ensuite, au fil des différentes relectures et réécritures, « il faut décoller sans déconner », ajoute-t-elle non sans malice. C’est-à-dire accueillir l’étranger avec tolérance dans la langue d’arrivée

 Nelly Ganancia