Atelier du 7 mars 2015

Emmanuèle Sandron

par Sophie Hofnung, stagiaire de la promotion 2015-2016

D'abord auteur, puis traductrice du néerlandais, de l'allemand et de l'anglais, Emmanuèle Sandron, qui se présente comme une “traductrice boulimique” (en écho à un stagiaire qui s'est défini comme “traducteur omnivore”), traduit de la littérature jeunesse, des romans, des nouvelles et des polars.

«Quand vous sortirez, vous lirez couramment le néerlandais !» 

Nous commençons l'atelier avec un extrait de Toen mijn vader een struik werd de Joke van Leeuwen. Un livre jeunesse métaphorique sur la guerre et sur la langue. Une petite fille néerlandaise, dont le père a pris le maquis (d'où le titre : Quand mon père s'est transformé en buisson), va passer de l'autre côté de la frontière – comme l'auteur a quitté les Pays-Bas pour Bruxelles à l'âge de 15 ans. La petite fille arrive dans un centre pour étrangers et doit apprendre la langue de son pays d'accueil.

Nous avons ainsi sous les yeux quatre pages d'encadrés illustrés à la manière des méthodes d'apprentissage de langues étrangères avec les classiques lexiques avec dessins, tableaux de conjugaison, expressions usuelles ou phrases de la vie quotidienne, mais il s'agit d'une langue déformée, fantaisiste, inventée par la petite fille. Le tout accompagné d'une page de vraie conjugaison du Bescherelle néerlandais.

C'est en analysant dans le détail comment le texte exerce une torsion sur les mots et détourne la langue qu'on peut en inventer une qui soit aussi savoureuse, diversifiée et cohérente.

La déformation du néerlandais s'exerce, par exemple, avec l'ajout de suffixes sur les radicaux des verbes ou de mots créant une cohérence à la fois visuelle et sonore. Ainsi on s'essaie à traduire le suffixe "sel" – normalement dévolu au verbe mais accolé là à toutes sortes de mots – en inventant des mots terminés en "ette" ou en "ouille" (miamouille, glouglouille), ou bien en créant des rimes internes, ou encore en inversant des lettres (chnat, chnien) car il s'agit de ne pas être systématique quand le texte original ne l'est pas – car, comme il se doit, cette langue invente aussi ses propres exceptions !

On s'attache à décliner le système créé aussi bien dans les tableaux de conjugaison, par exemple, que dans les phrases de conversation. Ainsi nos pronoms personnels ont pu être traduits par mwaj, twoit, wil/welle, nouille, vouille, wils/welles encore que nous hésitions avec celleux, illes ou wellesses pour cette dernière personne du pluriel.

C'est sur le verbe "praten" devenant "brassel" dans la langue de la petite fille, traduit par charaber, bragouiner, barbuler, barblater que nous terminons cette initiation, ludique mais très rigoureuse, au néerlandais.

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Avant la pause, Emmanuèle nous invite à partager les questions soulevées par l'une des plus grosses difficultés professionnelles rencontrées après 50 livres traduits. Un ouvrage pour les 10-12 ans sur Anne Franck  Buiten is het oorlog, Dehors, c'est la guerre, de Janny van der Molen.

Le livre n'était pas très bien écrit, mais Emmanuèle a quand même eu envie de le traduire, par attachement au Journal d'Anne Frank et parce que le sujet est “porteur”, susceptible de toucher un large public.

On suit avec elle sur la première page les problèmes d'exposition des idées mais aussi d'informations factuelles. En accord avec l'éditrice, elle travaille à remettre de l'ordre entre les paragraphes et à compléter certaines lacunes ponctuelles. Mais se pose finalement un problème structurel global : aux premiers chapitres chronologiques succèdent des chapitres thématiques. Le changement non annoncé déroute et perd le lecteur. Il faut décider, en concertation avec l'éditrice, d'entreprendre – ou pas – l'énorme chantier de refondre le contenu des trois chapitres thématiques en organisation chronologique.

Que faire ?

Emmanuèle se dit écartelée entre son désir d'être fidèle à l'auteur et au texte, et celui de “servir” le texte, de manière à ce qu'il“passe” en français. Ce qui l'emporte : l'intérêt de restituer l'histoire d'Anne Frank dans un texte accessible, facile à lire pour les jeunes lecteurs français. “Ma façon d'être fidèle a été d'être infidèle.” (Et pour une fois, elle n'a pas écouté sa marraine pour la traduction jeunesse, Rose-Marie Vassalo qui lui a conseillé de ne pas toucher.)

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Maintenant les choses sérieuses commencent…

A l'occasion des “Phares du Nord”, présentation des lettres néerlandophones au Salon du Livre de Paris en 2003, Emmanuèle découvre Anne Povoost et a essayé de le faire publier pendant huit ans. Ce roman, l'un des tout premiers sur l'inceste, est aujourd'hui au catalogue des éditions Alice Jeunesse sous le titre Ma tante est un cachalot. 

Cette fois-ci c'est avec l'auteur qu'elle a travaillé intimement. Elle lui a même demandé de la “protéger contre le temps” car elle avait écrit plus de 25 ans en arrière un texte sur la pédophilie et l'inceste alors qu'elle n'était pas mère, et avant l'affaire Dutroux. L'époque, la sensibilité sur ces questions ont changé, et la traductrice a eu un rôle d'alerte pour signaler ce qui pourrait se révéler choquant (un père et une petite fille prenant une douche ensemble ; la mère qui apprend que son mari abuse de leur fille mais qui part en la laissant avec son père). Ce sont des changements au service du texte en pensant au lecteur et en étroite concertation avec l'auteur, pour faire de la traduction un livre d'aujourd'hui, avec un objectif : la rencontre entre le texte et le lecteur.

Avec ce même auteur, les choses ne sont pas passées dans la même relation de confiance pour la traduction d'un autre texte, Schreven op teer vel, publié dans un recueil célébrant les 300 ans de frontière entre la Flandre et la France Frontière-Grens (1713-2013).

Le texte commence par “Très tôt le mot schreven a été important dans ma vie.” En effet, ce mot signifie griffures, égratignures (quand elle était enfant, sa mère lui disait “Tu as encore plein de schreven !”. Mais c'est aussi un terme qui désigne l'écriture (elle deviendra écrivain), issu d'un mot du haut allemand signifiant graver les runes ; enfin schreven est le nom donné à la frontière dans sa région.

Nous avons cherché comment dire la marque, l'écriture et la frontière.

Au final, ce travail a été une expérience au résultat insatisfaisant, notamment le titre retenu Les griffures sur ma piau tendre. Emmanuèle repense par exemple à l'égrifure, qu'elle regrette à présent. Elle se dit qu'elle aurait pu creuser la ligne (qui contient les trois notions) mais elle s'est censurée par peur d'être influencée par une trop grande subjectivité (la Ligne étant un ruisseau coulant dans sa ville natale). 

 

Emmanuèle nous incite, pour trouver les mots, à laisser parler l'enfant qui est en nous, ou la crapule libidineuse, à changer de sexe, à écouter, à lire, A NE PAS AVOIR PEUR DES MOTS et oser aller jusqu'au bout pour rendre justice au texte.

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Au moment où nous partons :

Est-ce que je peux vous parler de Winicott ?

Le “trouver-créer” est la métaphore même de la traduction :

Le bébé croit qu'il invente le sein qui lui est offert, puis il apprend petit à petit que l'autre existe. Mais c'est l'illusion de créer qui autorise l'appropriation véritable et permet de devenir son propre créateur. Oui la mère tend le sein ; oui l'enfant prend le sein et le recrée ; oui le traducteur est bien l'auteur du texte qu'il traduit.

Sophie Hofnung