Atelier du 16 mai 2015

Chantal Moiroud

Par Marion Thévenot, stagiaire de la promotion 2015-2016

Chantal Moiroud  est traductrice depuis l'anglais et l'italien vers le français. Elle traduit des romans, mais aussi des ouvrages sur l'architecture, les Beaux-arts, ou encore la psychanalyse. Ce 16 mai 2015, elle est venue animer un atelier au thème alléchant : "Traduire l'erreur volontaire".

Chantal Moiroud a sélectionné pour nous un extrait du roman italien de Rita Monaldi et Francesco Sorti, "Les doutes de Salaï" (I dubbi di Salaï), paru en France aux éditions Télémaque. Ce couple de journalistes a publié une dizaine de romans, et leurs derniers ouvrages, qui plongent le lecteur au cœur des intrigues politiques et religieuses à Rome sous le règne des Borgia, ont été boycotté par le Vatican. Désormais introuvables en italien, leurs romans sont disponibles uniquement en traduction...

"Les doutes de Salaï" est un roman épistolaire qui débute en 1501. Salaï, le héros, est l'élève de Leonard de Vinci à Rome depuis ses douze ans. Il se confie dans ses lettres à un mystérieux personnage florentin qui l'a chargé d'espionner son maître. 

Le roman se prête parfaitement au thème de l'atelier : Salaï emploie un langage qui trahit sa "relation très personnelle avec le travail et l'écriture" (il est quasiment illettré). Cela se traduit par l'emploi d'un vocabulaire minimaliste, un style proche de l'oralité, des répétitions, et des fautes d'orthographe qui ponctuent le texte avec remarquable régularité. Tout l'enjeu de la traduction sera de restituer ces particularités en français. Avec une question : faut-il traduire les mêmes fautes ? Quelles fautes peut-on rendre ?

 Les difficultés sont nombreuses. Ainsi, l'emploi de certains articles et prépositions peut passer pour une déformation dialectale plutôt que pour une erreur de Salaï, ce qui risque de figer le texte : Chantal Moiroud nous met en garde en évoquant le cas d'Andrea Camilleri et le danger de traduire sa langue si particulière, si vivante par le patois, "langue morte". il faut également veiller à ne pas supprimer les répétitions - Salaï écrit comme il parle, la lecture doit rester évidente. Sa langue n'est pas estropiée, elle est surtout d'une grande pauvreté lexicale et truffée de fautes d'orthographe.

Chantal Moiroud nous invite à commencer : "on vous demande d'écrire des fautes, lancez-vous !"

Le premier paragraphe donne le ton :

Padrone mio generosissimo,

Scusate ma era de fromaggi che stamatina li havevo detto de portare un po de la caciota sua de pecora che doppo haverne sentito l'odore ero sicuro che era bonissima et infacti ce havevo indovinato anzi prima de scrivervi queste poche righe già me la sono magniata quasi tutta, che hoggi c'è un aria frescha che fa venire un apetito boja pero porca miseria quanto costa cara la caciota a Roma a proposito signior Padrone, gia Ve lo volevo dire da qualche tempo non è che per caso me potete spedire un anticipo su la paga, diciamo tre quarti o maghari sette octavi del totale, perche sapete qui a Roma ci ò delle spese bisogna andare di qui et di la pagarsi el cibo li spuntini ecetera, poi si camina molto et me sono comprato un paio de scarpe nove et due camisie, anzi no scusate tre o quatro camisie per andare in giro con Lionardo se no facio fare una cattiva figura a Fiorenza nostra non Ve pare ? Grazie grazie grazie Vi bacio li mani et li piedi me raccomando per carita di Dio non ve dimenticate se no sono frito che gia ci ò qualche piccolo debito con quello de li pesci et con quello de le fritelle et con quello de le scarpe et quello de le camisie et cognoscendo Lionardo se li chiedo i soldi in prestito quelle subbito me li chiede in prestito a me.

Voici le mot-à-mot de Chantal Moiroud pour ce passage :

Mon seigneur très généreux

Faites-excuse mais c'était le vendeur de fromages que ce matin je lui avais dit d'apporter un peu de son fromage de chèvre parce que après avoir senti l'odeur j'étais sûr qu'il était très bon et en effet j'avais deviné d'ailleurs avant de vous écrire ces quelques lignes je me le suis déjà mangé presque tout, parce que aujourd'hui il y a un air frais qui donne un appétit monstre bon Dieu que ça coûte cher le fromage à Rome à propos monsieur mon maître, je voulais déjà vous le dire depuis quelques temps est-ce que par hasard vous pouvez m'envoyer une avance sur ma paie, disons les trois quarts ou peut-être les sept huitième du total, parce que vous savez ici à Rome j'ai des dépenses il faut aller ici et là se payer à manger et des casse-croûte etc, et puis on marche beaucoup et je me suis acheté une paire de chaussures neuves et deux chemises ou plutôt faites excuse trois ou quatre chemises pour me balader avec Lionardo sinon je fais faire mauvaise figure à notre Florence vous ne trouvez pas ? Merci merci merci je vous baise les mains et les pieds je vous en prie par la grâce de Dieu n'oubliez pas sinon je suis cuit vu que j'ai déjà quelques petites dettes avec le type des poissons et avec celui des beignets et avec celui des chaussures et connaissant Lionardo si je lui emprunte des sous il me les emprunte aussitôt.

La récurrence des fautes dans le texte permet de renforcer la singularité de la langue de Salaï et efface l'ombre du traducteur derrière le texte. Il ne faut surtout pas que les fautes commises soient imputées au traducteur. On ne touchera donc pas à des termes comme "apporter" ou "comme". Et on choisira d'écrire :

mon /ma pour m'ont / m'a

cétadir pour c'est-à-dire

dayeur pour d'ailleurs

par hasard devient parazar

L'oralité du texte est très marquée.

Salaï maîtrise mal des mots compliqués, il tend à les compliquer encore plus. Dans cet esprit, philosophie devient phylosophie ; schisme devient chysme ; prédicateur devient prédicatheur.

Faites-excuse mais il y avait le vendeur de formages en fait ce matin je lui avais dit d'apporter un peu de son formage de chèvre et rien qu'à sentir l'odeur je savais qu'il était très bon en effect j'avais deviné dayeur avan de vous écrire ces quelques lignes je me le suis déjà mangé presque tout, parce que aujourd'hui il y a un air frais qui donne un appétit monstre bon Dieu que ça coûte cher le formage à Rome à propos monsieur mon maître, je voulais déjà vous le dire depuis quelques temps est-ce que parazar vous pouvez m'anvoyé une avansse sur ma paie, disons les troy quarts ou peu-têtre les sept huitième du tautal, parsque vous savez ici à Rome j'ai des dépanses il faut aller à droite à gôche se payer à manger et des casses-croûte exsétéra, et puis on marche beaucoup et je me suis acheté une paire de chaussures neuves et deux chemizes ou plutôt faites excuse trois ou quatre chemizes pour me balader avecque Lionardo sinon je fais faire mauvaise figure à notre Florence vous ne trouvez pas ? Mersi mersi mersi je vous baise les mains et les pieds je vous en prie par la grâce de Dieu n'oubliez pas sinon je suis cuit vu que j'ai déjà quelques petites dettes avecque le type des poissons et avecque celui des beignets et avecque celui des chaussures et connaissant Lionardo si je lui emprunte des sous il me les emprunte aussitôt.

L'action du roman se situe sous le règne du pape Alexandre VI, issu de la famille Borgia ; l'Italie est un ensemble de régions morcelé qui connaît des relations tendues avec le Saint Empire Germanique. Le discours de Salaï montre que ce dernier suit de près les évènements politiques et historiques de son époque. C'est avec une certaine impertinence narquoise qu'il évoque les "allamans", à distinguer des "tudesques" (ou teutons, ou encore germains) de "Germanie". 

La ville de Strasbourg et l'Alsace sont également égratignées - l'imagination à présent échauffée, nous trouvons les équivalents "Strassbour" et "la Lesace".

Je disais donc que ce Polonais Ciolek a fait un discours très intéressant qui m'a fait comprendre un tas de choses c'est-à-dire les suivantes. En Allemagne Monsainieur, je ne sais pas si on vous l'a déjà dit, il y a des gens ou plutôt des prêtres véritables qui font des prêches dans les églises et qui parlent très mal de l'Eglise de Rome et ils disent qu'elle est toute à refaire parce que les Papes sont corrompus les Romains sont corrompus et même toute l'Italie est corrompue pensez un peu Monsainieur de quoi ils sont capables ces tudesques / teutons. Ciolek est arrivé à Rome depuis peu de temps et pendant son voyage il a entendu des nouvelles très récentes sur cette affaire qui l'a beaucoup inquiété parce que dans le passé il y a déjà eu un Chysme. Alors je leur ai dit stop celle-là je la connais, le Chysme c'était quand l'Eglise s'est divisée en deux et qu'il y avait carréman trois Papes, comme me l'a raconté la belle servante de l'auberge, et Ciolek a dit brave garçon qui connait l'Istoire et Lionardo lui a demandé et qui c'est cette servante et moi je lui ai répondu je vous l'expliquerai plus tard monsieur mon Père. Bref en Allemagne il y a un certain Vinfelin ou Winphelin ou du diable comment on l'écrit, bref je disais il y a ce Vinfelin qui à Strassbour se permet de faire des prédications affreuses contre Rome. Et c'est où Strassbour ? j'ai demandé à Ciolek. C'est la capitale de la région allemande qui s'appelle la Lesace, il a répondu, où on parle alaman.

Mais regarde un peu ces Alamands j'ai pensé on dirait qu'ils sont nés pour casser les couilles aux Papes et à Rome, et Ciolek a poursuivi que Vinfelin n'est pas tout seul ocontraire il a un tas d'amis qui l'aident, mais comme les noms en allemand sont très difficiles je les ai fait répéter comme il faut à Ciolek, parce que j'ai découvert que les Polonais sont très bons pour les langues et même avec l'allemand, et sous prétexte que je suis iniorant mais que j'ai envie d'apprendre je les lui ai fait échrire tous sur un bout de papier, attendez où diable je l'ai mis ah le voilà il était sous le formage.

L'italien parlé par Salaï est très moderne et hormis les latinismes qui émaillent le texte, sa langue n'est pas archaïsante.

(...) Le premier de la liste, celui qui s'appelle Geller, est très célèbre parce qu'il prêche telleman contre Rome qu'on l'appelle la Trompette sonnante de Strassbour. Oui Monsainieur ceux que je vous ai échri sont tous des personnes importantes de Strassbour et des environs et ils sont tous amis entre eux, par exemple Thomas Wolf est le fils d'un type qui en allaman s'appelle Ammeister cétadir un des chefs de la ville, et il a aidé Geiler a recevoir son poste de prédicateur, Geiler à son tour a fait venir à Strassbour d'autres historiens et des gens qui s'intéressent aux manuscrits des auteurs antiques, et le fils de la sœur de Vinfelin s'appelle Jacobus Spiegel et c'est le secrétaire de l'Empereur allemand Maximilien pensez un peu Monsainieur ces strassbourgeois où ils peuvent arriver. Et puis quand un d'entre eux meurt les autres écrivent sa vie et disent si vous saviez comme il était bon, comme il était grand, comme les gens pleuraient à ses funérayes et exsétéra, bref même après la mort ils s'aident les uns les autres comme une famille très unie.

Plus loin, nous décidons de changer la structure d'une phrase dont la forme interrogative et négative est trop soutenue :

Geiler et ses compère disent comme ça : la vraie joie de l'homme c'est l'homme, mais moi j'ai un doute Monsainieur, à l'Eglise ne nous enseigne-t-on pas que la vraie joie de l'homme c'est Dieu cétadir Jésus, et que l'homme seul et sans Dieu est un peu comme un gros caca ?

Geiler et ses compère disent comme ça : la vraie joie de l'homme c'est l'homme, mais moi j'ai un doute Monsainieur, à l'Eglise on nous enseigne bien que la vraie joie de l'homme c'est Dieu cétadir Jésus, et que l'homme seul et sans Dieu est un peu comme un gros caca, pas vrai ?

 

La suite du texte nous apporte encore d'autres savoureuses trouvailles, telles que :

Copernic m'a dit cher Salaï j'ai vu les statues et tu ressembles comme deux gouttedeaux à Antinoüs

Nous terminons la séance par l'étude du paragraphe ci-dessous pour lequel nous proposons quelques variations :

(...) Copernic ma regardé comme pour dire ah mais alors tu sais déjà un peu quelque chose, et il a ajouté que Poggio, oui justement le fameux Poggio Bracciolini, méprisait beaucoup les Germains et il disait en public et même il écrivait qu'ils sont des barbares et des idiots et des ivrognes et que tout le monde les déteste y compris Dieu et même qu'ils puent, et sont donc inférieurs à tous les autres hommes. Clair qu'ils étaient tous furieux en Germanie, et surtout à Strassbour où Vinfelin et ses amis, prédicatheurs et istoriens et amants des lettres antiques comme Poggio, disaient justement le contraire cétadir que Strassbour c'est mieux que Rome et que le peuple germain leur montrera aux italiens, parce que c'est un grand peuple et qu'il n'y a même pas besoin d'aller étudier en Italie parce que chez nous il y a déjà tout, tu parles de barbares.

C'est tout sauf des barbares / et on les traite de barbares / on n'est pas vraiment des barbares.

Au sortir de l'atelier, l'esprit plein d'une inventivité linguistique poussée à son comble, nous parvenons à cette conclusion :

Faut pas prendre les enfants de Strassbour pour des canards sauvages.