Atelier du 30 mai 2015 :Faire front pour la défense des traducteurs

Laurence Kiefé, présidente de l’ATLF

Par Lucie Roignant, stagiaire de la promotion 2015-2016

Présidente de l’Association des Traducteurs littéraires de France (ATLF), Laurence Kiefé a été longtemps éditrice de littérature jeunesse tout en menant parallèlement une carrière de traductrice. Aujourd’hui, elle se consacre entièrement à la traduction.

Elle est venue nous parler des différentes missions de l’ATLF, association engagée dans la défense des traducteurs et la promotion de la traduction. Cette association contribue notamment à renforcer les liens entre les traducteurs littéraires, qui forment une véritable communauté malgré la solitude de leur pratique professionnelle quotidienne.

Présentation générale de l’association

L’ATLF est née en 1973 d’une scission de la Société Française des Traducteurs (SFT), suite au constat que la traduction littéraire est une profession différente, par son statut et les compétences qu’elle requiert, de la traduction dite technique ou pragmatique. Cette scission correspond également à la création à la même période de l’Agessa, la caisse de sécurité sociale des auteurs, qui confère un statut particulier aux auteurs et donc aux traducteurs littéraires, lesquels sont considérés comme des auteurs depuis la loi de 1957. 

Fondée sous l’égide de parrains prestigieux tels que Maurice Nadeau ou Pierre Leyris, l’ATLF compte une centaine d’adhérents à ses débuts. Elle en dénombre aujourd’hui 1150, qui traduisent 45 langues différentes. Ce chiffre, proche du millier de traducteurs affiliés à l’Agessa, montre à quel point l’ATLF est représentative de la profession.

Il faut comprendre le terme de traduction littéraire au sens large, sans le limiter à la littérature. Il englobe l’ensemble des traductions pour l’édition, celles qui font l’objet d’un contrat de cession de droits, qui vont de la littérature aux livres pratiques en passant par les sciences humaines, mais aussi la traduction de théâtre et la traduction audiovisuelle (cette dernière a depuis plusieurs années sa propre association, l’ATAA). Ce qualificatif de « littéraire » est utilisé en opposition à la traduction technique ou pragmatique, mais dans certains domaines, comme les livres pratiques ou les beaux livres, la frontière est parfois difficile à déterminer. Un certain nombre de traducteurs travaillent dans les deux champs.

Conseil et information des traducteurs

L’ATLF propose des permanences téléphoniques tous les jeudi après-midi pour répondre aux questions des traducteurs. Les permanences sont moins suivies depuis que le site existe. Celui-ci a été entièrement rénové en 2014 et on peut désormais y trouver beaucoup de réponses à beaucoup de questions. Néanmoins, au moindre doute, il ne faut pas hésiter à demander de l’aide, tout particulièrement sur la délicate question des contrats. Le B-A ba : ne jamais signer un contrat sans le lire, ne jamais accepter de paiement à la publication, mais à l’acceptation de la traduction. (Il existe sur le site de l’ATLF un contrat type). De même, ne jamais commencer sans contrat, et mieux vaut attendre le paiement du premier tiers de l’à-valoir. La permanence de l’ATLF est un outil ouvert à tous les traducteurs dont il ne faut pas hésiter à faire usage avant de signer un contrat.

 Le feuillet et la tranche informatique

Depuis plusieurs années, l’un des chevaux de bataille de l’ATLF est la défense du mode de comptage.  

Depuis une quinzaine d‘années, l’informatisation du métier a entraîné le passage du feuillet classique de 25 lignes par 60 signes (qui nous vient de la machine à écrire) à un comptage selon la tranche informatique de 1500 signes (sous Word, Outils>Statistiques). Mais un feuillet classique ne comporte jamais 1500 signes car il prend en compte les alinéas, les blancs des dialogues, les retours à la ligne, les fins de chapitre, etc. Un traducteur passant du comptage classique au feuillet à la tranche informatique voit donc sa rémunération considérablement baisser. Pour assurer la transition entre le feuillet papier et la tranche informatique et pour « amortir » cette perte sèche, les traducteurs ont proposé un système de revalorisation de la tranche. L’ATLF est parvenue à faire accepter la revalorisation au Syndicat National de l’Édition (SNE) lors de la signature commune du Code des Usages du 17 mars 2012. Revalorisation qui a été rappelée dans un communiqué commun du SNE et de l’ATLF il y a quelques mois. Idéalement, le taux de revalorisation devrait dépendre du type de texte, entre 15 % pour un texte dense et 30 % pour un roman très dialogué par exemple, mais beaucoup de maisons d’édition appliquent un taux de revalorisation fixe, autour de 18-20 %. S’il existe encore des maisons d’édition qui calculent selon le feuillet classique de 25x60, d’autres appliquent la tranche informatique sans revalorisation, contrairement au Code des usages tel qu’il a été signé par les éditeurs et les traducteurs sous l’égide du CNL. La vigilance au niveau de la formulation des contrats s’impose donc.

En littérature jeunesse, le problème est historique. Là où un auteur de littérature générale touche des droits d’auteur s’élevant en moyenne à 10 % du prix hors taxes du livre, un auteur jeunesse gagne quant à lui 5 %, souvent à partager entre auteur et illustrateur ( !). Et la rémunération du traducteur en littérature jeunesse est elle aussi plus faible que celle d’un traducteur de littérature générale. La littérature jeunesse est victime de son histoire. Jusque dans les années 80, il y avait d’un côté la littérature de grande diffusion bien représentée par les Bibliothèques rose et verte d’Hachette et de l’autre, une littérature plus « militante » (maisons d’édition catholiques et communistes), avec  des objectifs sociaux et culturels visant un jeune public. La situation s’est modifiée dans les années 1980 avec l’explosion de la production et la création d’une nouveauté, l’inédit en poche, une excellente affaire pour les éditeurs. Il ne reste aujourd’hui plus rien de ces visées militantes, le secteur jeunesse est très lucratif mais la tradition de sous-payer est restée. La littérature jeunesse étant encore considérée comme une sous-littérature, il est facile de saisir ce prétexte pour sous-payer ses auteurs, ses illustrateurs et ses traducteurs. Une association, la Charte des Auteurs et illustrateurs jeunesse, lutte depuis une quarantaine d’années pour améliorer cette situation, 

Pour en revenir à la traduction, dans d’autres pays européens, la situation est bien pire qu’en France. En Albanie par exemple, on calcule le nombre de feuillets sans compter les espaces. En Italie, le traducteur a le choix entre une rémunération au feuillet (entre 8 et 15 euros) et des droits d’auteur sur les exemplaires effectivement vendus ! Les traducteurs européens sont regroupés dans une association, le CEATL (Conseil européen des associations de traducteurs littéraires) et mènent une lutte quotidienne au niveau des structures européennes.

L’ATLF mène annuellement une enquête de rémunération auprès des traducteurs, qui lui permet d’avoir une idée des tarifs et pourcentages qui s’appliquent et d’essayer de tirer les prix vers le haut. Tout récemment, le Centre national du Livre (CNL) a statué qu’un minimum de 21 euros par feuillet était requis pour qu’un dossier de subvention soit éligible. Cette décision, qui s’applique depuis le 1er juin 2015, est une excellente nouvelle pour les traducteurs. Même si elle demeure symbolique, elle montre que les pouvoirs institutionnels considèrent qu’il est indécent de payer en deça de 21 euros le feuillet.

Droits proportionnels pour les traducteurs

Le pourcentage sur les prix de vente qu’obtiennent les traducteurs s’élève généralement à 1%. Il faut savoir qu’il est possible de négocier 3 % jusqu’à l’amortissement de l’à-valoir, ce qui permet de toucher des droits plus rapidement. Prenons un petit exemple pour que ce soit bien clair : 

Imaginons un livre à 20 euros hors taxes. Avec des droits d’auteur à 1%, le traducteur touchera 20 centimes par livre. Si l’à-valoir s’élève à  8 000 euros (par exemple, 400 feuillets à 20 €), il faudra vendre 40 000 exemplaires pour l’amortir et commencer à toucher des droits sur chaque exemplaire vendu. Si le traducteur parvient en revanche à obtenir 3% jusqu’à amortissement de l’à-valoir, les ventes à effectuer pour ce faire baissent à 13 333 exemplaires. Sachant qu’un livre se vend en moyenne entre 3 000 et 4 000 exemplaires, l’éditeur ne court pas de grands risques en acceptant cette clause, qui se révèlera quant à elle bénéfique pour le traducteur en cas de ventes importantes. Une bonne façon d’associer le traducteur au succès de son œuvre.

Les éditeurs proposent parfois une rémunération au forfait, dont il faut savoir qu’elle n’est pas illégale pour la première édition. Mais en cas de réédition, l’éditeur est tenu de faire un avenant au contrat et de verser des droits proportionnels. On trouve sur le site de l’ATLF une lettre-type à envoyer en cas de problème.

Les accords avec le SNE (qu’on retrouve dans le Code des usages signé en 2012, disponible sur le site du CNL ainsi que sur celui de l’ATLF — voir également le Guide de la traduction littéraire) n’ont pas force de loi mais ils représentent pour les traducteurs une excellente base de négociation avec les éditeurs. En ce qui concerne le numérique, des négociations ont été menées pendant plusieurs années entre le CPE (Conseil permanent des écrivains) et le SNE. La version définitive des contrats est désormais disponible (depuis janvier 2015). Les dispositions pour l’édition papier et l’édition numérique doivent figurer dans un même contrat, dont on peut trouver un modèle sur le site de l’ATLF.

Pour les traducteurs dont les langues de travail sont de petite diffusion, il est possible de signer des contrats d’apporteur (valorisant le fait que c’est le traducteur qui apporte le texte) ou d’obtenir un pourcentage majoré sur son contrat de traduction. Quoi qu’il en soit, il est important de se faire rémunérer pour ce travail qui va bien au-delà du simple fait de traduire…

Le statut social du traducteur

La Société Française des Intérêts des Auteurs de l’Écrit (Sofia), créée en 2004, est une société paritaire de répartition des droits de prêt en bibliothèque où siègent auteurs et éditeurs. Il est important de noter que si en tant qu’auteur, on n’est pas à la Sofia, le droit de prêt passe par les éditeurs, ce qui est beaucoup moins intéressant. La Sofia règle en outre la moitié de la retraite complémentaire des auteurs (RAAP). La Sofia est donc un pilier du statut social des traducteurs. Et au moment de l’Assemblée générale, il est important de voter pour que les traducteurs soient représentés au conseil d’administration.

 Les traducteurs sont également représentés à l’Agessa, la sécurité sociale des auteurs. Deux statuts possibles : celui d’affilié, qui est volontaire mais obligatoire pour les personnes dont les revenus dépassent le seuil de 1000 x SMIC horaire par an soit près de 9000 euros par an, et celui d’assujetti, qui concerne quiconque est payé en droits d’auteur même s’il exerce un autre métier. Outre la retenue obligatoire que payent affiliés et assujettis, les affiliés cotisent pour la retraite (générale et complémentaire). 

Laurence Kiefé fait partie de la commission professionnalité de l’Agessa, qui se penche sur les demandes d’affiliation des auteurs qui sont en dessous du seuil obligatoire, sur le maintien d’un auteur en dessous du seuil dans le régime et sur la question des activités qui relèvent du champ de l’Agessa.

 Depuis près de trois ans, il y a une réforme de l’AGESSA dans les tuyaux. Il est notamment question d’un regroupement de l’Agessa avec la Maison des Artistes. L’ATLF participe en toute vigilance aux différentes réunions et concertations entre les ministères concernés et les associations professionnelles. 

L’ATLF et les associations professionnelles

L’ATLF fait partie du CPE (Conseil permanent des écrivains), tisse des liens étroits avec la Société des Gens de Lettres (l’association s’est installée en 2013 à l’Hôtel de Massa, siège historique de la SGDL), ainsi qu’avec l’ATAA (Association des traducteurs et adaptateurs de l’audiovisuel). Au niveau européen, elle est très impliquée dans le CEATL (Conseil Européen des Associations de Traduction Littéraire). 

Au début des années 80, l’ATLF a ressenti le besoin d’une vitrine culturelle. Elle a alors créé l’association ATLAS, notamment pour la gestion du collège de traducteurs d’Arles (CITL). Aujourd’hui, les deux associations ont grandi, elles ont gagné en autonomie mais travaillent toujours de concert. Au mois de juin, ATLAS a organisé le Printemps de la traduction en région parisienne, une manifestation sur deux jours invitant à des rencontres avec des traducteurs dans des librairies et d’autres lieux culturels. Et bien sûr, ATLAS organise tous les ans au mois de novembre les Assises de la traduction littéraire en Arles, auxquelles participe l’ATLF.

L’ATLF est également en étroite collaboration avec d’autres associations et structures dont on pourra trouver la liste ici.

Actions en direction des éditeurs

En plus de négocier régulièrement avec le Syndicat national de l’Édition, l’ATLF édite un répertoire papier des traducteurs, doté de deux index, par langue et par spécialité, qui est envoyé à l’ensemble des maisons d’édition dans un but de promotion, mais également pour montrer que les traducteurs sont un corps de métier soudé et solidaire. Bien entendu, ce répertoire est également consultable en ligne sur le site de l’ATLF.

Face aux éditeurs qui disposent généralement de juristes, il est important en tant que traducteurs de bien connaître les clauses que nous signons dans nos contrats. C’est la meilleure manière d’augmenter nos capacités de négociation. Mieux on est formé, plus on est capable de négocier, plus on est un interlocuteur valable. Pour se former sur le statut du traducteur, il est possible de suivre les ateliers organisés tous les ans par l’ATLF, mais également les formations proposées par la SGDL qui concernent l’ensemble des auteurs. 

Reconnaissance symbolique et matérielle de la traduction littéraire

Depuis quelques années, le métier de traducteur passionne les foules. On n’a jamais vu autant de colloques, de manifestations culturelles, d’émissions de radio et d’articles sur la traduction. L’opinion publique porte un grand intérêt aux rouages du métier : comment se comporte le cerveau qui traduit ? Cet intérêt apporte une grande reconnaissance symbolique qui est très positive et qu’il est nécessaire d’entretenir en allant à la rencontre du public, dans les différentes manifestations de la vie littéraire. 

Mais paradoxalement, jamais les traducteurs n’ont été aussi mal payés. On accuse depuis 15 ans une forte baisse de la rémunération, liée au fait que les rémunérations ne suivent nullement l’augmentation du coût de la vie et à la popularisation du comptage selon la tranche informatique. À ce sujet était déjà édifiant le rapport de Pierre Assouline pour le CNL, La Condition du Traducteur, qui date de 2012.

L’ATLF effectue également un travail de vigilance auprès des médias (mais aussi des sites marchands divers et des catalogues d’éditeurs)  qui ne citent pas le nom des traducteurs. Facile à endosser par chacun, ce rôle de vigile permet de systématiser la visibilité du traducteur. 

Actions en direction du secteur culturel

Depuis quelques temps, l’ATLF a entrepris de populariser davantage le métier de traducteur en direction des régions dans le cadre d’un partenariat avec la FILL, la Fédération interrégionale du Livre et de la Lecture. Il s’agit d’indiquer aux structures régionales le nom des traducteurs qui habitent leur région, de monter des ateliers de formation, de décentraliser l’association pour mettre en exergue le rôle symbolique du traducteur et d’être le plus souvent possible invités dans les différentes manifestations, salons et festivals. 

En guise de conclusion…

Par son intervention riche et fournie, Laurence Kiefé nous a dressé un tableau de la multiplicité des missions que porte l’ATLF, et de la nécessité pour les traducteurs de se montrer soudés et sur le qui-vive face aux attaques de leurs conditions de travail et la mise en péril du statut d’auteur au niveau européen. Face à la solitude structurelle de notre métier, il est nécessaire d’apprendre à négocier contrats et rémunérations. Pouvoir tenir un discours collectif donne de l’assurance. Plus on fera front, plus notre situation s’améliorera. Il est important de montrer à quel point notre œuvre relève de la création, que toute traduction est un texte passé à la moulinette de notre cerveau, que nous en sommes définitivement les auteurs. Plus nous serons connus et reconnus, mieux se passeront nos négociations avec les éditeurs et meilleur sera notre statut !