Atelier du 27 juin 2015 : Traduire le totalitarisme avec nuances

Par Rose Labourie, stagiaire de la promotion 2015-2016

Olivier Mannoni

Le samedi 27 juin, Olivier Mannoni, traducteur de l’allemand et directeur de l’ETL, est venu conclure ce premier semestre de travail par une intervention consacrée à la traduction des textes historiques. La séance s’ouvre sur une mise en garde : une source n’est jamais innocente. C’est notamment vrai dans l’étude des mouvements totalitaires, où il s’agit rarement des données brutes mais bien de documents créés dans un but précis. Le traducteur confronté à un texte de cet ordre se devra donc d’y poser un regard distancié et critique.

Ce problème se pose avec une acuité particulière dans le cas de la langue germanique. Au cours du XXe siècle, l’allemand a en effet été instrumentalisé à des fins idéologiques aussi bien par le nazisme que par le stalinisme. Dès l’entre-deux-guerres, un certain nombre de textes ont été écrits dans le but de revenir aux sources d’une Allemagne ancienne ou mythologique, y compris par le biais linguistique. De ce point de vue, la thèse des membres de ce qu’on a appelé la « Révolution conservatrice » est que l’allemand a été dévoyé par les Juifs et autres ennemis de la nation. Ils mettent en cause une prétendue mollesse générale, qui s’oppose à l’exaltation guerrière que l’on retrouve chez des auteurs comme Ernst Jünger, Nikisch ou Carl Schmitt. Les mots clefs sont alors la « volonté » ou encore l’« humiliation » dont l’Allemagne aurait été victime et qu’il s’agirait de venger. C’est pour lutter contre cette évolution qu’est mis en place un corpus idéologique complet visant à exalter certaines valeurs et à asservir les esprits – ce corpus sur lequel va se fonder, en partie, la rhétorique nazie.

Ces textes de propagande répondent à trois objectifs principaux, le premier étant de convaincre le lecteur. À partir de 1918, le peuple juif est accusé d’être responsable de la défaite allemande. On retrouve dès lors dans le vocabulaire des conservateurs puis des nazis un certain nombre de vocables lourds de significations, qu’il s’agisse de l’expression « der Jude » (le Juif), désignant l’ennemi intérieur, ou de l’évocateur « Ungeziefer », qui veut dire « vermine ». Le deuxième objectif est de diffuser la peur, car la terreur est un moyen efficace d’asseoir sa domination. Plus tard, on n’hésitera pas à recourir à des mots ronflants au sens littéral du terme, par exemple dans les grades de la SS, comme le « Hauptsturmbannführer ». Enfin, ces textes cherchent aussi à masquer. Certaines réalités sont indicibles, et c’est ainsi que les premiers appels à l’extermination se font de manière voilée. Il s’agit d’un système de code qui n’est compris que par les initiés et que favorisent la polysémie et le caractère abstrait propres à la langue allemande. La mise à mort du peuple juif est évoquée par une multiplicité de termes tels que « Vernichtung », « Ausrottung », « Ausmerzung ». Après la guerre, ces ambiguïtés – et le principe du « respect des ordres –( permettront aux responsables de la Shoah de nier toute responsabilité. Ce flou sémantique a aussi donné lieu à de nombreuses querelles d’historiens cherchant à remonter aux racines de l’holocauste.

Différents exemples tirés de textes d’Hitler ou encore de Goebbels et de Rosenberg illustrent cette instrumentalisation de la langue. Sous la main de ces idéologues pervertis, une rhétorique très précise est mise en œuvre afin de remplacer un univers par un autre. L’une des pierres de touche de cet appareil idéologique, mais elle n’en est qu’un élément, est le pamphlet du « Führer » paru en 1925, Mein Kampf. S’il est avéré, grâce au travail des historiens, que la volonté d’extermination systématique est beaucoup plus tardive et ne s’exprime pas dans ce texte, l’ambiguïté qui y règne permet toutefois d’en faire de nombreuses lectures et de déceler les premiers signes d’une volonté de « détruire » ou « d’exterminer » (vernichten) l’ennemi, dont l’identification reste souvent abstraite. Les mots utilisés pour parler du sort réservé au peuple juif correspondent à un éventail de significations qui va de la simple mise à l’écart (entfernen) à la destruction pure et simple (Vernichtung, Ausmerzung). Pour marquer les esprits, on fait parfois appel aux procédés littéraires et aux effets de style les plus classiques : Hitler n’hésite pas à adopter un ton prophétique, visant à créer une exaltation pseudo-religieuse chez le lecteur. Certains passages de Mein Kampf sont aussi animés par un véritable lyrisme, permettant d’asséner des monstruosités sous prétexte de poésie. L’écriture est ici au service de la légitimation d’idées contre-nature.

La déformation linguistique mise en œuvre par Hitler et ses acolytes a eu des conséquences durables. Le nazisme a imposé à la langue allemande une torsion profonde et violente. Ainsi, dès la fin de la Seconde Guerre mondiale, un certain nombre d’auteurs et d’écrivains germanophones se rassemblent autour de Günter Grass, Heinrich Böll et beaucoup d’autres sous le nom de « Groupe 47 » dans le but de refonder leur langue maternelle. Le temps des épreuves n’est toutefois pas terminé, car avec l’arrivée du communisme, de nouveaux dévoiements linguistiques apparaissent. Il s’agit alors de traduire en allemand la phraséologie soviétique, mais aussi d’imposer un langage spécifique pour désigner une réalité que l’on veut créer sur la base d’une idéologie (il existe un dictionnaire du vocabulaire de la RDA, et il compte plus de 200 pages). Ce passé totalitaire pèse encore sur la langue allemande contemporaine, où certains mots restent aujourd’hui tabous.

Face à ces sources, le traducteur doit donc faire preuve de prudence. Le terrain est en effet doublement glissant, puisqu’il s’agit à la fois de textes viciés idéologiquement et écrits de manière charlatanesque. Pour saisir l’enjeu du propos et ne pas se laisser induire en erreur, il est tout d’abord essentiel d’effectuer un travail de recherche historique en déterminant le contexte, le moment et l’intention de l’auteur. La question qui se pose ensuite est celle de l’attitude à adopter face à ces écrits : le rôle du traducteur est-il de faciliter l’accès à ce type de sources ? Quels mots choisir pour traduire les concepts clefs de la démonstration totalitaire ? Faut-il accepter de rendre la force de frappe rhétorique de l’original ? Le risque n’est-il pas de contribuer à la diffusion d’idées destructrices ? Selon Olivier Mannoni, il est de fait indispensable de restituer les rouages exploités dans un écrit de propagande afin d’en permettre la compréhension. Dans le même temps, il ne faut surtout pas chercher à dissimuler ses faiblesses stylistiques ou argumentaires : l’objectif est de rendre le texte aussi bien dans sa puissance que dans ses boitements – avec nuances, donc, et de l’accompagner de notes du traducteur suffisamment nombreuses et cohérentes pour que la réalité du texte apparaisse. C’est à cette condition seulement que les lecteurs d’aujourd’hui pourront prendre conscience de la dangerosité de ces sources, dont la divulgation publique doit rester strictement encadrée.