Atelier du 10 octobre 2015 avec Corinna Gepner

Par Lionel Felchlinstagiaire de la promotion 2015-2016

En cette après-midi automnale, Corinna Gepner, traductrice chevronnée de l’allemand, nous propose un atelier consacré aux partis pris du traducteur. 

La traduction est toujours une question de choix. Reste à savoir à quel moment ce choix devient un parti pris. Pour Corinna Gepner, ce terme se comprend dans un sens négatif. C’est une histoire de présupposés (conscients ou non), d’attitudes préconçues envers le texte à traduire, d’indisponibilité par rapport à lui et de style – car tout traducteur a un style qui lui est propre. Le parti pris est l’impossibilité d’aborder l’original avec une totale vacuité d’esprit.

Pour ce faire, il est nécessaire d’être disponible, de se laisser surprendre par le texte, de ne pas se sentir en danger. Traduire, c’est en effet aller à la rencontre de nous-mêmes, interroger notre rapport à l’autre. Lorsque nous traduisons, nous devons être la voix de cet autre dans une autre langue. Le traducteur ne doit donc pas se substituer à l’auteur, ni miner le texte par une fidélité excessive. Certains partis pris sont une prise de pouvoir. 

L’art du traducteur : être le même tout en étant autre. Nous sommes constamment amenés à estimer notre marge de liberté, qui dépend de la nature et de la difficulté du texte. La pratique de la traduction, c’est moins l’acquisition d’un savoir-faire que la connaissance de notre propre capacité à évoluer ; c’est un travail de funambule, d’artisan. D’après Antoine Berman, « le traducteur doit se mettre en analyse, repérer les systèmes de déformation qui menacent sa pratique et opèrent de façon inconsciente au niveau de ses choix linguistiques et littéraires ». En résumé, mieux on se connaît et mieux on traduit. 

Parmi nos partis pris, nous avons relevé la recherche de l’économie de moyens, l’élégance, la fluidité, la clarté, les articulations, la valeur expressive de la place de l’adjectif, le tabou des adverbes en -ment ou du participe présent, le subjonctif imparfait ou encore la hantise de la répétition. Ces velléités ne sont pas nécessairement ce que demande le texte. Le traducteur doit parfois oublier ce qu’il a appris à l’école pour s’adapter à ses enjeux.

Pour illustrer le propos, nous avons recherché les partis pris dans les traductions proposées dans la rubrique « Côte à côte » de la revue Translittérature. Nous avons comparé des traductions de Gatsby de Fitzgerald, de Poèmes de Cavafy et de La Dame de pique de Pouchkine. D’aucunes sont tributaires de leur époque, d’autres trop modernes ou réécrites. Certains écrivains (Mérimée et Gide dans Pouchkine) aspirent par exemple à la fluidité du classicisme français. 

En guise de conclusion de cet atelier passionnant, nous avons traduit un texte français en français afin de déceler nos partis pris et nos tentations – inconscientes – de lisser, de rendre idiomatique ou de forcer l’original.