Les Intraduisibles : jeux de traduction avec l’École de Traduction Littéraire

Dans l’après-midi du samedi, au festival VO-VF, a eu lieu un atelier de traduction en direct mené par Olivier Mannoni, directeur de l’École de Traduction Littéraire (CNL-Asfored), avec les élèves de plusieurs promotions.

Être traducteur littéraire est un véritable métier, avec une rigueur professionnelle plus marquée à l’heure actuelle qu’il y a ne serait-ce que trente ans. Vous avez peut-être déjà trouvé dans un vieux livre de poche une note du style « jeu de mot intraduisible » ; eh bien maintenant, cette solution un peu facile est devenue inacceptable. Comme l’a prouvé l’atelier, rien n’est intraduisible, même si de prime abord beaucoup de problèmes semblent insolubles.

Le principe

Les traducteurs proposent des passages qui posent des problèmes particuliers et sont difficiles à rendre en français. Ils invitent le public à réfléchir sur le sujet et à proposer des idées ; puis ils les commentent et y répondent avec leurs propres réflexions, ce qui permet de montrer que parfois, une solution qui paraît évidente n’est en fait pas possible, ou pas suffisante. La traduction littéraire est une discipline assez différente de la traduction technique, avec ses exigences et ses spécificités : il faut, plus que des capacités en langues, une bonne connaissance de la littérature, et une véritable sensibilité artistique et créatrice.

Le public a ainsi pu se trouver confronté à ce qui est, en fin de compte, un véritable exercice d’écriture plutôt qu’une simple recherche d’équivalence, et découvrir les dilemmes des traducteurs qui doivent parfois choisir entre garder toutes les nuances de sens ou rester au plus près du style de l’auteur. Une occasion également pour Olivier Mannoni de rappeler qu’il existe mille manières de traduire et qu’aucune ne fait loi ; il y a bien des techniques et des astuces d’initiés, mais deux traducteurs, face à un texte, produiront deux textes différents au final – tout dépend de ce que l’on veut privilégier, et des choix que l’on fait.

Ambiance au rendez-vous

L’atelier a eu un franc succès : la salle était comble, et certains ont même dû rester debout ou assis sur les rebords des fenêtres. De toute évidence, il existe une certaine curiosité autour de la pratique de la traduction ! Les traducteurs, à l’écoute et réactifs, ont en général très bien expliqué les différents problèmes et les enjeux, ce qui a permis au public de bien se prêter au jeu malgré la variété des langues de départ (allemand, anglais, japonais et italien). C’est d’ailleurs un point original des ateliers de l’École : tous les traducteurs travaillent ensemble sur un texte, même s’ils ne parlent pas la langue, à partir de mots à mots et d’explications de la part de ceux qui la maîtrisent.

Les questions et les idées ont fusé, dans des échanges drôles et instructifs. Il était parfois frustrant de ne pas arriver à une solution concrète (puisque certaines traductions étaient encore des travaux en cours, les traducteurs n’avaient pas forcément arrêté leur choix). Cependant, cette frustration a peut-être pu faire comprendre au public la difficulté qu’il y a, parfois, à trouver une solution vraiment satisfaisante face à une expression donnant trop de fil à retordre et dont une partie va forcément se perdre dans la langue d’arrivée…

Alors, ces mots intraduisibles, c’était quoi ?

Un exemple tiré du deuxième volume en cours de traduction du manga Chiisakobé (dessin Mochizuki Minetaro, scénario Yamamoto Shûgorô, traduction de Miyako Slocombe éditions du Lézard noir).

Chiisakobé est un mot qui, a priori, ne veut rien dire en japonais : le terme a donc été laissé tel quel dans le premier volume. Sauf que, dans le deuxième volume, l’auteur donne à ce mot un sens et une histoire : il s’agit d’un titre accordé à un homme qui avait confondu le mot japonais pour ver à soie et celui pour enfant, qui sont homonymes (ko en japonais, avec deux caractères différents).

Le problème est donc double pour Miyako Slocombe, la traductrice, puisqu’il faut trouver un moyen de rendre le jeu de mot qui a causé la confusion entre vers à soie et enfants, mais également décider s’il faut traduire ou non le terme de Chiisakobé, puisqu’il a à présent une signification.

Le public a proposé pour la traduction de l’homonyme ko :

  •  vermisseaux
  • asticots, rejeté car il posait le problème du réalisme, les asticots ne pouvant produire de soie
  • gones (l’équivalent de gosses chez les lyonnais), également rejeté : trop difficile à comprendre pour le reste de la France, sans compter que même si Lyon a un lien historique avec la soie, gones n’a jamais été utilisé pour désigner les vers à soie.

Quant au titre, proposition a été faite d’expliquer, soit dans une note soit dans le texte, mais de garder ensuite le mot – après tout, il s’agit du titre de la série, et les lecteurs de mangas sont en plus de cela plutôt habitués à rencontrer des mots étrangers dans le texte français.

Aucun choix n’a été véritablement adopté en définitive, puisqu’il s’agit d’un travail en cours. Il faudra attendre la sortie du deuxième volume pour en savoir plus (et en attendant, découvrir le premier!).

Pour aller plus loin

L’École de Traduction Littéraire propose une formation avec des ateliers un samedi sur deux à Paris, adressée à des traducteurs ayant déjà traduit au moins un ouvrage à compte d’éditeur et qui souhaitent en apprendre davantage sur le monde de l’édition et de la traduction littéraire. Les inscriptions pour la session de février 2016 ont été prolongées d’un mois, vous pouvez donc encore, si ça vous intéresse, vous inscrire jusqu’à fin octobre. Elle a également mis en place cette année un partenariat avec l’École Normale Supérieure à Paris : des ateliers et des conférences, dont certains sont ouverts à tous. Plus de renseignements sur le site de l’École et celui de l’ENS.