Atelier du 7 novembre 2015 : Valérie Zenatti, une rencontre entre l'écriture du roman et la traduction

Par Sophie Hofnung, stagiaire de la promotion 2015-2016

Ce matin du 7 novembre, nous recevons Valérie Zenatti, romancière (lauréate du Prix du livre Inter 2015 pour Jacob, Jacob) et traductrice de l'hébreu – plus précisément « la traductrice d'Aharon Appelfeld », comme elle se définit elle-même.

Une histoire en deux langues, le français et l'hébreu

Valérie Zenatti remonte à son enfance passée à Nice pour nous parler de la relation très forte qu'elle a nouée dès le plus jeune âge avec la lecture et l'écriture. Elle notait, collectionnait les mots – l'adjectif « éphémère » l'avait éblouie et elle le collait dans toutes ses rédactions. Elle s'attachait à leur plus grande précision, alors que le français parlé par ses parents, des Français rapatriés d'Algérie, n'était pas celui de l'école et des livres. L'enfant d'une grande sensibilité découvrait que les mots pouvaient donner la vie et lui offraient un lien moins inquiétant au monde.

Sa famille quitte la France pour Israël quand elle a 13 ans. Directement immergée en classe de quatrième, elle apprend l'hébreu de manière très physique, elle doit ouvrir ses yeux et ses oreilles pour déchiffrer la réalité qui l'entoure, traduire – déjà – les mimiques, le langage du corps. Elle vit cette transplantation du français vers l'hébreu comme le « choc fondateur » de sa vie. L'hébreu sera la langue de l'adolescence mais aussi, dans le contexte de la première Intifada, la langue de la prise de conscience politique, et plus tard celle de l'argumentation.

Quand elle revient en France à 21 ans, elle fait vivre sa passion des mots en devenant journaliste et en travaillant dans l'édition mais l'hébreu lui manque et elle prend la direction des Langues O. Parallèlement, encouragée par Geneviève Brisac, elle commence à écrire pour la jeunesse avec succès – plusieurs de ces livres recevront de prestigieuses récompenses et un roman comme Une bouteille dans la guerre de Gaza sera traduit dans une quinzaine de langues.

En préparant l'agrégation d'hébreu, elle passe beaucoup de temps à étudier Aharon Appelfeld et découvre qu'il n'est plus traduit en France

Traduire Aharon Appelfeld

Quand Le temps des prodiges sort en Israël 2002, elle ressent « une nécessité très grande de le traduire ». Olivier Cohen la suit, pour le début d'une longue aventure éditoriale.

Valérie Zenatti nous livre des réflexions sur la spécificité de la traduction de l'hébreu, le questionnement constant sur les racines – et tous les horizons qu'ouvrent ces interrogations. Un mot a un sens premier, ensuite elle va chercher à entendre sa résonance. Elle précise : par sa structure même l'hébreu se prête à l'interprétation, on n'écrit que les consonnes, c'est le lecteur qui choisit les voyelles, qui donne le souffle au texte. Valérie Zenatti ouvre une passionnante parenthèse sur les « erreurs », intentionnelles ou pas, de traduction de la Bible (« élu », « goy »…).

Devant la difficulté des choix, Aharon Appelfeld lui ouvre la voie d'une grande liberté : « Fais en sorte que le lecteur français ressente ce que toi tu ressens en lisant. » Elle peut alors s'autoriser à choisir, pour chaque livre, le temps qui lui semble le plus approprié, alors que non seulement les systèmes ne sont pas transposables d'une langue à l'autre, mais en plus Aharon Appelfeld mélange les trois temps existant en hébreu. Pour les termes intraduisibles venant de la langue sacrée, elle refuse les notes de bas de page, préfère de laisser le terme en hébreu pour garder la singularité mais s'autorise une ou deux phrases qui expliquent. Elle peut couper des phrases, ménager des moyens pour restituer son impression de lecture et traduire ce qu'il y a derrière le texte. Notamment cette étrangeté lue en hébreu, imprégnée sans doute de la spiritualité de la littérature hassidique dans laquelle il puise beaucoup, étrangeté d'un être humain qui ne comprend pas le monde au sein duquel il est plongé. « En hébreu, les textes d'Aharon Appelfeld sont simples mais diffusent un mystère. Traduire Aharon Appelfeld, c'est traduire du silence, faire résonner l'implicite. » La traductrice passe par une aération du texte, ajoute des respirations pour être plus dans le silence, une façon de traduire ce qui n'est pas écrit.

Aharon Appelfeld, « le double antérieur » et les voix qui se mêlent

Valérie Zenatti entretient une relation très forte, mélange d'admiration, de complicité et d'affection filiale, avec Aharon Appelfeld. Elle nous parle de ce fil intime qui peut relier le traducteur à l'auteur qu'il traduit. Il sera la figure héroïque qu'elle choisit dans Mensonges, tout à la fois Jean Valjean et Cosette qui auraient survécu dans la forêt. Ce petit livre paraît aux éditions de l'Olivier en 2011 dans une collection qui proposait aux auteurs d'écrire sur leur héros, dévoilant en creux une autobiographie d'eux-mêmes.

Elle a tourné trois ans autour de Mensonges, butant sur la question de la personne à laquelle l'écrire. Le « tu » ou le « vous » en français auraient eu quelque chose de déplacé, la troisième personne aurait introduit trop de distance.

Ce lien particulier est aussi le fruit de traumatismes communs dans l'enfance. L'enfant juif de Czernowitz a huit ans quand la guerre éclate, sa mère est assassinée par les nazis, il est déporté, s'échappe du camp et survit dans la forêt. Au même âge, mais presque 40 ans plus tard, la petite fille française découvre à la télévision la Shoah, la haine contre un peuple faisait qu'on pouvait tuer des enfants parce que juifs. C'est un point de bascule dans sa vie où rien ne peut plus la protéger, comme une réplique de la tragédie d'Aharon Appelfeld. Puis à 13 ans, survivant à la fin de la guerre, le jeune garçon est emmené en Palestine sous mandat britannique et ne parle plus, tandis qu'à 13 ans elle est transplantée en Israël dans une classe sans parler un mot d'hébreu.

Quelque chose d'unique s'est noué dans ces parallèles, notamment dans la prise de conscience que notre langue n'est pas notre monde.

Alors quand surgit la résolution de la question de la personne par l'adoption de la première personne qui superpose les deux « je », elle écrit Mensonges en neuf jours et offre le fruit littéraire de cette expérience inédite de dédoublement dans le « je » mutuel de l'auteur et son traducteur.

La vie idéale : écrire et traduire en parallèle

L'emploi du temps de Valérie Zenatti est bien rempli, car elle est aussi scénariste (elle a travaillé notamment sur l'adaptation de deux de ses romans et collabore à l'écriture des scénarios de séries israéliennes). Si elle peut, ce qu'elle préfère, c'est traduire le matin, dans le confort absolu, rassurant, du texte qui est déjà là et fait qu'elle sait qu'elle va pouvoir écrire. Puis, l'après-midi ou en fin de journée, elle bascule dans le parfait inconnu de l'écriture de ses propres romans.

L'influence d'Aharon Appelfeld est présente dans ce qu'elle écrit – mais de toute façon les écrivains et les traducteurs sont d'abord des lecteurs. Il lui a par exemple transmis cette possibilité de repeupler le monde à travers la littérature, et c'est ce qu'elle a fait dans Jacob, Jacob : rendre un mort vivant. Tout son travail sur la traduction des temps en hébreu a un impact sur sa propre écriture mais elle n'a nulle peur que leurs langues se confondent ou que leurs voix s'imbriquent car l'un écrit en hébreu, l'autre en français – et quand elle écrit en hébreu, elle a même le sentiment que les mots ne lui appartiennent pas complètement, qu'elle en fait un usage frauduleux.

Avant de commencer une traduction, Valérie Zenatti aime avoir seulement parcouru le livre, juste pour le situer, pour cerner l'histoire. Elle va aussi souvent écouter Aharon Appelfeld lui lire le début à haute voix à Jérusalem. Mais elle vit la traduction comme une lecture en direct : la découverte du texte et le désir de l'écrire en français avec le plus d'innocence possible. Si c'est une seconde lecture, elle craint de recourir à des artifices pour retrouver le plaisir de la première fois. Viennent ensuite plusieurs couches de relecture, de vérification, de recherches (notamment d'éventuelles concordances bibliques) puis de polissage et de travail avec l'éditeur et le correcteur. Elle a relu jusqu'à quatorze fois une traduction. « La traduction c'est la lecture la plus intime d'un texte, la façon de lire la plus profonde. Le vrai travail du traducteur c'est de chercher ce qu'il y a sous le texte. » On traduit la vision mais il y a aussi la trace de la vision.

 

Aujourd'hui Valérie Zenatti a fait le choix d'être la traductrice d'Appelfeld et de personne d'autre. Il reste trente livres à traduire, elle a envie de creuser son lien avec « son âme sœur affective et littéraire ». Et elle conclut cette matinée où elle nous a fait l'amitié de partager son chemin de vie d'écrivaine-traductrice sur le constat qu'au final elle traduira sans doute plus de livres qu'elle n'en écrira.