Compte-rendu du 17 décembre 2016. Intervention de Rosie Pinhas-Delpuech

Par Brigitte Hébert, stagiaire de la promotion 2016-2017

Rosie Pinhas-Delpuech a enseigné la littérature et la philosophie. Elle est aujourd’hui traductrice de l’hébreu et écrivain. 

Rosie a organisé sa présentation en deux temps forts : nous faire d’abord partager les auteurs qui l’ont fait réfléchir en tant que traductrice, puis nous exercer sur des textes en appliquant la méthode de travail qu’elle pratique elle-même pour traduire. 

1)Rosie a sélectionné deux auteurs qui ont marqué la réflexion en traductologie : 

2)

  • L’épreuve de l’étranger et La traduction et la lettre ou l’auberge du lointain, Antoine Berman,
  • Poétique du traduire, Henri Meschonnic.

Elle nous lit de nombreuses citations extraites de ces œuvres majeures. Rosie nous recommande également de lire Roman Jakobson et Émile Benveniste, nous conseille de prendre des notes au fil des pages pour relever les citations qui nous permettront d’asseoir notre réflexion. C’est la méthode de Rosie, qui « travaille avec ses mains et sa tête », pour mieux penser ce qu’elle fait. 

Berman est le premier à avoir opéré une rupture avec la tradition française de traduction ethnocentrique. Il a écrit : « la traduction est traduction de la lettre ». Le texte est lettre, un matériau de même nature. La lettre inspire le traducteur, mais traduire la lettre ne signifie pas pour autant traduire mot à mot. Traduire n’est pas trahir, ce n’est pas une fatalité. Au contraire, c’est ramener dans la seconde langue, l’étrangeté du texte d’origine, en respectant la lettre, l’organisation du texte, sans chercher des références connues. 

Meschonnic a prolongé la pensée de Berman et a remis en cause la traduction de la Bible. « La phrase est un rythme, la pensée est un rythme ». 

Même si le traducteur n’est pas toujours face à un chef d’œuvre, son devoir demeure tout de même de traiter la voix de son auteur, de transposer le rythme et le système du texte pour aborder la traduction. 

Rosie a d’abord été « Bermanienne », (qui défend la langue et la culture), puis elle a pris conscience que la langue et l’auteur étaient étrangers à la singularité de leur écriture. « Les auteurs se traduisent, ils inventent une langue insolite qui leur est propre », dit-elle. 

Ce sont les mots de Meschonnic (« Se couler avec lenteur ») qui l’ont aidée à répondre aux questions qu’elle se posait sur son travail de traductrice de l’hébreu, la langue mythique de la Bible. La Bible, « œuvre polyphonique et brève », est le premier livre de la culture occidentale à avoir été traduit. C’est en la traduisant à son tour, que Rosie a appris à remettre en cause le foisonnement dans la langue d’arrivée. « Il est à bannir, car il étouffe la traduction. » Tout bon texte possède une fatalité inéluctable qu’il nous faut reproduire en le traduisant.  

Benveniste : « C’est au sein des phrases, dans la succession des termes que se forme le sens. La signification est générée par l’énonciation. L’écriture littéraire n’est pas une traduction de l’oral, mais un système auto-suffisant. »

Rosie cite Jakobson et une question essentielle qu’il se pose : « Selon quels critères linguistiques reconnaît-on l’écriture poétique ? » L’ambiguïté du message est une propriété intrinsèque de la poésie du langage. Selon Rosie, il faut rester simple et ne pas sur-traduire. Pour cela, le traducteur doit écouter le texte pour reproduire, créer de manière inédite le texte dans la langue d’arrivée. Le traducteur est là pour attirer le lecteur à l’intérieur du texte, pour le réveiller. Rosie a honte pour l’auteur quand celui-ci a recours à des clichés : elle essaye alors de rester au plus près de la prose, tout en cherchant une formule adaptée sans réécrire le texte : c’est l’éthique même du traducteur, explique-t-elle. 

Rosie nous conseille de lire d’abord le texte à traduire pour entendre la sonorité des mots. Ensuite, seulement, après avoir trouvé le rythme de l’écriture, on pourra le traduire.

2) Pour illustrer la théorie et nous aider à l’appliquer, Rosie nous propose de travailler sur deux extraits de textes, l’un de Flaubert, Bouvard et Pécuchet, l’autre de Beckett. 

Chaque extrait est lu à haute voix par un étudiant, puis décortiqué par le groupe pour mettre en exergue le rythme, les répétitions, les effets de style, les changements de temps… En conclusion de ce premier exercice, Rosie nous encourage à traduire les bizarreries d’un texte pour que la traduction « sonne » bien. « Tous les bons textes chantent. Ils reflètent la pulsation de leur auteur ».  

En deuxième exercice, Rosie nous distribue un court extrait de Jonas, assorti de quatre traductions. Il s’agit de comparer les différentes traductions entre elles et de les commenter. Rosie souligne que dans sa propre traduction de Jonas, elle a cherché à débarrasser le texte de ses intentions théologiques, car le récit doit dominer sur la prédication.

Le traducteur fait des choix, ceux-ci ont des implications fortes. La Bible est l’exemple même de l’ethnocentricité .