Compte-rendu du 3 décembre 2016. Intervention d'André Markowicz. Sur quelques vers de Macbeth

Par Françoise Mancip-Renaudie, stagiaire de la promotion 2016-2017

« WHEN THE BATTLE’S LOST AND WON » ?

Ou comment décider de ses choix d’écriture pour s’attaquer à la traduction de Macbeth ?

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Ce 3 décembre 2016, le corps-à-corps avec le texte de Shakespeare proposé par André Markowicz aux traducteurs stagiaires de l’ETL, s’engageait sur l’examen de cette première formule paradoxale : Perdue et gagnée ? Perdue ou gagnée ?, etc. 

Shakespeare ouvre Macbeth par des distiques rimés, des « formules » conclues à plusieurs reprises par un inversement de valeurs sur un chiasme : lost and won, foul and fair, des « ritournelles » échangées en un dialogue d’un genre particulier, celui des sorcières (Acte I, scène I/ scène III). 

Repérer les indices spatiaux-temporels semés par l’auteur, pour comprendre l’architecture de cette pièce et son déroulement, soulève un nouveau problème de traduction : How far is’t call’d to Forres ? … That shalt be king hereafter. L’incertitude sur la distance qui sépare de Forres et sur l’échéance qui va faire de Macbeth un roi doit donner l’idée, par l’emploi d’un futur, d’un évènement vague et certain.  Le chemin est long jusqu’à Forres et le sentiment dominant est la peur /fear /: It seems to fear, quand ce qui semble fair peut-être aussi foul

Le rapprochement de ces quatre mots fear/ fair/ foul/ Forres, véritables pierres angulaires de l’acte I, suggère que leur traduction devra conserver le même schéma sonore. 

Dégager les instruments d’étayage d’un texte – trouver ses mots-clés, en cerner les images –, comprendre sa construction, identifier les procédés d’écriture de l’auteur, permet d’assoir un projet de traduction, « l’essentiel n’étant pas la langue de l’auteur que vous devez traduire, mais les différents styles de l’auteur », avertit André. Lire et relire la pièce permet de repérer les différents niveaux du récit ; et même si l’on choisit une autre méthode, celle qui consiste à se laisser porter par le texte en se centrant sur le récit, l’important sera de livrer en français cette pièce monstrueuse dont l’objectif est d’atteindre cette sorte de peur /fear/ à communiquer au spectateur pour le retenir jusqu’au dernier distique. 

La prosodie en pentamètres iambiques rythme la langue des sorcières autant que les dialogues des barons. Et l’on ne trouve pas de forme autre que l’alexandrin qui rende la prosodie de ce vers rimé en français. Aussi, c’est autour du même jeu de mots sur fear, fair, foul et Forres qu’André suggère d’établir une distinction entre ces deux univers. Car il n’y a pas de fantastique, ni de fantasmagorie, dans Macbeth : le monde des vivants, représenté crûment dans sa réalité, est distinct du monde des morts. Voir une représentation de cette pièce au théâtre « te permet de voir seulement ce que tu veux voir, et ce que tu as peur de voir ». En effet, Macbeth s’articule sur le passage du monde des vivants à celui des morts, et le travail de traduction doit en tenir compte. 

Dans l’idéal, il faudrait être capable d’imaginer comment faire entendre, dans l’alexandrin français, le changement de rythme induit par le passage à l’hexamètre dont Shakespeare jonche sa pièce. En effet, « Ajouter une syllabe revient à changer le monde, et l’acteur dans les pièces de Shakespeare, comme le personnage  dans les romans de Dostoïevski, est celui par qui le Verbe devient chair.

Dès l’ouverture de Macbeth, sorte de « prologue des sorcières », celles-ci mettent leur cercle en place, « elles installent le charme du théâtre ». Dans son dernier monologue, Macbeth dit quelque chose comme « La vie est un conte plein de bruit et de fureur /signifying / qui signale le rien. » Shakespeare fait aussi apparaître l’acteur comme un histrion. La traduction devra faire comprendre que Macbeth est écrite autant à la gloire du théâtre qu’elle peut être comprise comme sa parodie. Il faut noter l’humour des acteurs dans ce texte qui est à chaque instant l’image de lui-même en se souvenant que « tout Shakespeare désigne la mise en scène de Shakespeare par les acteurs de Shakespeare ». 

Alors, que choisir entre « gagné et perdu », et « gagné ou perdu », si l’on se base sur la fin du récit ? Comme cette pièce se noue autour de plusieurs niveaux de narration, il ne peut y avoir une seule traduction. Mais, attention : « La traduction, c’est l’acte de la perte ». Le travail de traduction conduit à chaque pas à devoir décider de ce que « tu perds ou tu acceptes de perdre, et au nom de quoi tu te résignes à perdre un sens. ». 

Bien d’autres clés de lecture et de suggestion d’écriture nous ont été confiées par André Markowicz. au cours de ce premier atelier. En nous quittant ce 3 décembre 2016 au soir, nous nous sentions des traducteurs mieux « armés et désarmés », car  d’autant plus sensibles désormais à l’importance de se saisir d’un projet de traduction avec délicatesse, dans un esprit de curiosité bienveillante et rigoureuse à son égard.

André Markowicz nous aura fait l’amitié d’orchestrer la prise en main d’un projet de traduction, comme des élèves musiciens éprouvent leur interprétation d’une œuvre majeure de leur répertoire instrumental. Nous attendons impatiemment sa prochaine master-classe. 

 « Quand serons-nous à nouveau réunies,Sous un ciel tonnant, les éclairs ou la pluie ?

Quand le chambardement sera terminéQue la bataille sera et perdue et gagnée. »

 Quatre vers extraits de l’Acte I scène I, Les sorcières de Macbeth, trad. proposée par Clotilde Meyer, Atelier du 3 décembre 2016, au CNL